La chambre

Sur la table de chevet, la bouteille de whisky ouverte surplombait un paquet souple de cigarettes à moitié vide. Une pluie fine arrosait le parking presque désert de l’hôtel, alors qu’au loin la foudre continuait à gagner du terrain et s’approchait chaque fois un peu plus du bâtiment. Chaque éclat résonnait dans sa tête comme une grosse caisse mêlée à un scratch violent. Bientôt, les murs trembleraient.

La main de Jack gratta la moquette sur laquelle il était étalé comme une flaque de vomi. Une bouteille de Moët s’appuyait contre son flanc gauche, hésitant à déverser sur le sol le peu de liquide qu’elle contenait encore.

L’éclair. Jack ouvrit un œil et le referma aussitôt. Le temps d’apercevoir l’heure sur le réveil. 2H37. Puis le trou noir.

2H39. Un scratch extirpa définitivement Jack de son sommeil de plomb. Il pris appui sur ses mains pour se redresser lentement, grimaçant suffisamment pour qu’on le reconnaisse à peine. Le coude heurta la bouteille de champagne qui se renversa sans que ça attire son attention.

Il resta d’abord assis quelques secondes, en se reposant sur ses mains, et fixa le plafond. Puis il balaya la pièce du regard, lentement, et se sentit submergé par les murs qui remuaient comme des vagues.

La faible lumière de la lampe de chevet éclairait difficilement la tapisserie verdâtre qui semblait être touchée par la vérole. Des kystes formés par l’humidité recouvraient tout un pan de mur, qui ondulait toujours à foutre la nausée. Jack continua l’inspection.

La table de chevet, sur laquelle se trouvait le réveil qui cliquetait dans un bruit assourdissant.

Puis l’autre table, avec le whisky, la lampe, les clopes, et un téléphone filaire.

Un lit. Champ de bataille.

Jack comprenait qu’il était dans une chambre d’hôtel, sans être capable de savoir où celle-ci se trouvait et ce qu’il y faisait. Il se leva péniblement, attendit que son cerveau cesse sa danse, avant de se maintenir fermement sur ses jambes. Ainsi posté, les pieds solidement ancrés dans le sol, il pensait dominer la situation, jusqu’à ce que l’odeur de tabac froid et de marijuana vienne l’agresser, l’obligeant à plisser les yeux un instant.

Il scruta le lit sans chercher à s’en approcher. Les oreillers entassés en vrac au sol rejoignaient les draps tassés en bout de lit. Parmi les plis, Jack identifia une capote. Pleine. Flashes.

D’Angelo. Une pluie fine au dehors. Une coupe de champagne qu’une main parfaitement manucurée tient en chancelant.

L’éclair. Les murs tremblèrent. Jack secoua la tête en papillonnant des cils et aperçut l’homme qui le regardait en secouant la tête comme lui. Un court gémissement, avant que son reflet légèrement déformé dans le miroir ne se mette à se tordre en spirale. Il détourna le regard, qui se déposa sur le lavabo de la salle de bain ouverte sur la chambre. Comme un appel. Se passer un peu d’eau froide sur le visage. Y voir plus clair.

Jack saisit la céramique à pleines mains et scanna son reflet dans le miroir. Les poches qu’il avait sous les yeux trahissaient une nuit mouvementée, et ses traits tirés mentaient sur son âge. D’une main il ouvrit le robinet et s’aspergea d’eau glacée, tandis que l’autre, qui faisait office de béquille, ne se désolidarisait pas du lavabo.

L’eau coulait sur son visage, finissait sa chute sur son torse. Sec. Il reprit le mouvement avec plus d’entrain, s’envoyant des trombes d’eau qui semblaient glisser sur lui sans jamais s’accrocher. Il stoppa net, reprenant appui sur les rebords. Les étagères. Un amas de produits de beauté. Sur le meuble, un petit miroir brisé, strié de lignes de poudre blanche prêtes à l’emploi. Il plongea les mains dans l’armoire à pharmacie, dégagea tout ce qui se trouvait sur son chemin. Rien. L’éclair. Mains sur les oreilles. Recul. Il trébucha sur le sac à main sur lequel il se rua avant de le vider sur le lit d’un seul geste.

Un portefeuille,

des mouchoirs,

un téléphone portable,

un tube de rouge à lèvres.

Rien.

D’Angelo. Une pluie fine au dehors. Une coupe de champagne qu’une main parfaitement manucurée tient en chancelant. Un visage. Doux.

La sonnerie du téléphone cloua Jack au sol. Elle résonnait dans son crâne comme une sirène d’alarme, transperçait sa peau, faisait vibrer ses muscles, tendait ses nerfs au maximum. Il se jeta sur l’appareil qu’il balaya du revers de la main.

—Monsieur Wintsley ? Monsieur Wintsley ?

Il hésita, puis saisit le combiné.

—Monsieur Wintsley ?

—…Oui.

—Bonsoir Monsieur Wintsley, madame Born à l’appareil. Je tourne dans ma cuisine depuis des heures avec cette idée qui me turlupine et je me décide enfin parce que….vous savez bien…quand une idée fait son chemin on ne sait pas toujours où elle va. Enfin voilà, je promenais Minus tout à l’heure, vous savez bien, il suit un traitement qui m’oblige à le sortir plus souvent, pauvre bête, et j’ai fort heureusement eu la bonne idée de le faire juste que la pluie arrive, car je ne sais pas comment j’aurais fait vu ce qui nous tombe sur la tête désormais. Bref, je promenais Minus quand subitement j’ai entendu…vous savez bien…comment dire…j’ai entendu comme des bruits, ou plutôt des cris, qui, bien que le vent soufflait déjà, m’ont semblé provenir de chez vous. Enfin voilà, vous savez bien, je me suis dit que, et sachez que je ne veux pas me mêler, que peut-être tout n’allait pas pour le mieux chez vous. Je suis rentré avec cette idée qui me….turlupine, vous n’imaginez pas. Enfin, vous savez bien. Monsieur Wintsley ? Vous êtes toujours là ?

—Oui.

—Monsieur Wintsley ? ….Est-ce que tout va bien ?

—Oui. Merci. Au revoir.

Il raccrocha en déposant délicatement le combiné, avant de se lever brusquement lorsqu’il entendit une porte claquer. Alors qu’il se construisait l’image du parcours des pas qui résonnaient au rez-de-chaussée, il regarda par la fenêtre, y voyant une issue au cas où les choses tourneraient mal.

Une main déposa un vinyle sur une platine. Le diamant vint s’insérer entre les sillons du disque, projetant une musique douce et craquante qui envahit tout l’espace. Pris de panique, Jack alla se réfugier dans la salle de bain et se plaqua contre le mur. Un instant, il laissa la pénombre le rassurer. Enveloppé par le noir, il aurait l’avantage de la surprise s’il l’autre débarquait, et il resta plusieurs minutes sans bouger, la tête tournée vers la porte de la chambre.

La musique s’arrêta. Il entendit son souffle, puis à nouveau quelques pas dont le bruit disparut quand la porte claqua.

Les yeux fermés, cherchant à stabiliser sa respiration, il tâtonna en quête d’un interrupteur qu’il finit par trouver. La lumière l’éblouit un instant, et lorsque le halo commença à s’estomper, son regard fut aspiré par la baignoire. Pris de terreur, il se plaqua à nouveau contre le mur. Étalée comme une pieuvre jetée négligemment sur le rebord d’une caisse de poisson, une femme habillée, dont une jambe et une main pendait lamentablement, avait le visage tourné vers lui, les yeux clos. Son autre jambe, pliée de sorte que le talon serve d’appui au dos, lui donnait un air de marionnette démantibulée. Jack respira doucement, avant de s’approcher de la baignoire.

Une musique douce. Une pluie fine au dehors. Une coupe de champagne qu’une main parfaitement manucurée tient en chancelant. Un visage. Doux. La dispute. La bagarre.

Ce visage doux couvert de cheveux noirs légèrement bouclés ne bougeait pas. Figé dans un sourire gracieux, la bouche était suffisamment ouverte pour laisser apparaître une dentition parfaitement blanche qui contrastait à peine avec la couleur de la peau. Jack se sentit un instant ému par la beauté de la jeune femme, et s’approcha un peu plus, redoutant le moment où il poserait les doigts sur cette gorge offerte.

Une musique douce. Une pluie fine au dehors. Une coupe de champagne qu’une main parfaitement manucurée tient en chancelant. Un visage. Doux. La dispute. La bagarre. La baignoire. Ses mains serrant une gorge.

Cette femme.

Ce bar.

Elle avait insisté pour qu’ils aillent chez elle.

C’est lui qui avait conduit.

Il sortit précipitamment de la salle de bain. Les souvenirs chaotiques le ramenaient doucement à la raison, et il comprit qu’il n’était définitivement pas dans une chambre d’hôtel. Dans sa course, il ramassa sa veste qu’il enfila rapidement avant de poursuivre jusqu’à la porte. Lorsqu’il saisit la poignée, une sonnerie courte et puissante le stoppa net.

Sur le lit, il aperçut la faible lumière du téléphone portable qui était entre les oreillers revenus à leur place. Les vibrations se répandaient dans toute la pièce, venant se mêler au fracas étourdissant des éclairs qui redoublaient d’intensité. Il hésita, puis se dirigea vers le téléphone qu’il saisit fébrilement avant de regarder l’écran.

« T’as fais ce qu’il fallait ? »

Une musique douce. Une pluie fine au dehors. Une coupe de champagne qu’une main parfaitement manucurée tient en chancelant. Un visage. Doux. La dispute. La bagarre. La baignoire. Ses mains serrant une gorge. Un regard qui supplie.

Il pénétra dans la salle de bain.

Dans la baignoire, la jeune fille brune semblait apaisée. Il s’approcha lentement et prit soin de ne pas toucher la jambe et la main qui pendaient alors qu’il se penchait pour aller poser ses doigts sur la gorge. Rien. Surpris par la peau froide, il rangea immédiatement sa main dans la poche de son jean et regarda une dernière fois le cadavre.

Un silence profond inondait la pièce. Jack observait ce visage, si doux, ces cheveux en cascade qui couvraient à moitié ces paupières paisiblement fermées, cette bouche pulpeuse qui semblait l’appeler. Il ferma les yeux, et sentit les larmes l’envahir sans qu’il puisse les retenir. Il s’essuya du revers de la main, et se retrouva immédiatement englouti par les pupilles blanches de la jeune fille qui le fixaient avec haine. Pris de panique, il recula et glissa, et alors qu’il tentait vainement de se relever, il put clairement distinguer les veines violacées qui commençaient à envahir le visage de la brune et les dents grisâtres que les lèvres translucides ne cachaient plus. Un hurlement jaillit, recouvrant complètement le son du tonnerre qui grondait. Jack tenta de bouger, mais son corps figé refusait tout mouvement, et alors que le cadavre esquissait un sourire, le corps surgit de la baignoire, porté par un cri strident qui fit trembler les vitres. Jack hurla de toutes ses forces, mais la pieuvre agitait ses tentacules comme mille fouets et lui fonçait droit dessus pour le recouvrir entièrement. Dans un réflexe vain, il se protégea le visage d’une main, espérant repousser le monstre de l’autre. Elle se jeta sur lui.

Il ferma les yeux.

Il entendait son souffle, absorbé par cette odeur de putréfaction, et devinait la bête, livide et visqueuse, qui prenait le temps d’observer sa proie avant de se venger de son bourreau. Ses membres crispés lui faisaient mal, et, incapable de se dégager, dans un geste de résignation et d’acceptation de ce qui l’attendait, il ouvrit les yeux.

Dans le noir total, recroquevillé sur le carrelage froid, il vit l’éclair illuminer la pièce à plusieurs reprises. La jolie brune, dans la baignoire, étalée comme un céphalopode, avait un visage apaisé et doux. Jack se releva, se prit la tête entre les mains, se coupant du son de l’orage, des cris et des sonneries qui résonnaient encore dans son crâne et, alors qu’il se dirigeait vers la porte, s’effondra sur le sol.

Sur la table de chevet, la bouteille de whisky ouverte surplombait un paquet souple de cigarettes à moitié vide. Une pluie fine arrosait le parking presque désert de l’hôtel, alors qu’au loin la foudre continuait à gagner du terrain et s’approchait chaque fois un peu plus du bâtiment. Chaque éclat résonnait dans sa tête comme une grosse caisse mêlée à un scratch violent. Bientôt, les murs trembleraient.

La main de Jack gratta la moquette sur laquelle il était étalé comme une flaque de vomi. Une bouteille de Moët s’appuyait contre son flanc gauche, hésitant à déverser sur le sol le peu de liquide qu’elle contenait encore.

L’éclair. Jack ouvrit un œil et le referma aussitôt. Le temps d’apercevoir l’heure sur le réveil. 2H37. Puis le trou noir.

SCOLTI, mai 2003

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