Nouveau départ

Le soupirail laissait passer une lumière timide, et le tissu crasseux qui servait de rideau empêchait les rayons du soleil de venir se réchauffer à l’intérieur de la cave humide. L’unique ampoule qui pendait au bout d’un fil tressé était noyée dans un nuage de fumée et éclairait juste assez pour que Djigo puisse voir la valise en cuir rouge posée sur la table.

Il était encore tôt, pourtant Djigo faisait les cent pas. Il scrutait la carte accrochée sur le mur de briques moites, repartait faire sa danse du stress autour de la table, revenait devant la carte, regardait l’heure, encore, et se disait chaque fois que, tout bien considéré, il n’était pas si tôt.

Il n’était pas du genre patient, Pips le savait pourtant. Pensant avoir enfin trouvé le remède à l’ennui, il grignotait sa nougatine nerveusement et l’on voyait dans ses yeux pétillants et sur ses dents qui viraient au marron clair tout le bonheur que pouvait lui procurer le chocolat au lait. Se délecter de la précieuse substance en ces temps de prohibition restait un privilège et Djigo bravait l’interdit en s’en secouant le citron. L’Ordre Nutritionnel pouvait aller se faire foutre, une simple interdiction de toute consommation de chocolat et dérivés ne l’empêcherait jamais de se faire plaisir. Il risquait gros, sous prétexte qu’on voulait l’empêcher de le devenir, mais ça aussi, il s’en balançait. Non, ce qui l’inquiétait vraiment, c’était que Pips avait pris du retard.

***

Pips sortit de la voiture. Ses nouvelles chaussures parfaitement cirées vinrent flirter avec un étron de bonne facture qui traînait sur le bord du trottoir. De rage d’avoir été ainsi menacé par la merde qui faillit le surprendre et qui aurait pu ruiner le cuir de ses grolles étincelantes, il shoota violemment dans l’étron. Satisfait de voir qu’il n’avait pas perdu le pied, il regretta un instant sa carrière de footballeur avortée. Ce n’était pas bien grave, il était en train de se recycler dans une branche lucrative et, même si ça allait être son premier coup, il sentait qu’une longue carrière se dessinait.

Il ouvrit la porte d’entrée et décida de la fermer derrière lui. Le métier commençait à rentrer. Il traversa le long couloir qui menait à la porte de la cave en croquant une barre de chocolat blanc, son préféré. Il ouvrit la porte, et la ferma derrière lui. Deux fois dans la même journée, c’était bon signe.

Alors qu’il descendait l’escalier avec nonchalance, Djigo, qui reconnu son ami à sa façon de croquer le chocolat en gardant la bouche ouverte, lui lança tendrement avant même qu’il n’apparaisse dans la faible lumière :

—Qu’est-ce tu foutais Bordeeeel ? Ça fait des Plombes que j’t’attends, Ducon ! Tu crois qu’j’m’amuse, Pauv’ Trou Duc’ ?

—Tranquille mec ! On n’est pas aux pièces, tout va bien…J’ai eu un de leur gars au téléphone tout à l’heure…

Djigo ouvrit grand les yeux. Il avait les mains basses, les paumes tournées vers le plafond, implorant le ciel comme s’il pouvait en attendre quoi que ce soit.

—Au téléphone ? Au té-lé-phone ? Il me dit qu’il a eu un des gars au té-lé-phone ! Tu t’fous ma gueule j’espère ! C’est ça ? t’es…t’es…t’es..

—Quoi ? répondit Pips entre deux mastications.

Djigo, dont les instincts d’ancien boxeur resurgirent sans prévenir, se mit à tournoyer autour de la table comme sur un ring, en ne lâchant pas son complice des yeux.

—Putain quel Con ! On a Trente kilos de Choc’ à fourguer, tu t’rappelles ? Trente putain de Kils tombés de Nulle Part ! Une chance, quoi ! LE tournant de nos vies de Minables ! Je Me démerde pour trouver des Pigeons assez Cons pour se Foutre ça sous la dent, et à moins de Deux heures de la livraison cet Empaffé me sort qu’il discute Tranquillement avec « Un de leur gars » !, dit Djigo qui adorait mettre des majuscules partout quand il était en colère.

—Pas besoin de majusculer comme ça…T’en fais pas il est réglo…

Djigo, dont les instincts d’ancien barman resurgirent sans prévenir, prit appui des deux mains sur la table.

—Mais les écoutes Putain ! T’en as déjà entendu parler ou c’est le Sucre qui te Bousille le Cerveau ??? Les Écoutes ! On avait dit « Pas-de-téléphone », putain c’est quand même pas Compliqué ! Bon…Tu te souviens de ce qu’on a à faire ?

—…

—Ça sent la merde ici nan ?

—Le trottoir…J’me suis un peu énervé….

—OK…OK…J’veux pas savoir. J’récapitule…On fout la valise de plaquettes dans la caisse, direction la maison de la vieille…

—Ouais ça m’revient !…Et mon cousin a fait le double de la clé…

—…voilà. La mémé saura même pas qu’elle transporte la came. T’as bien compris que comme chaque lundi elle ira se garer sur le même parking à 3 heures pétantes, et qu’on sait qu’elle prendra pas le risque d’être en retard, parce c’est putain de ponctuel une vieille…

—…Et on aura plus qu’à récupérer le packtage pour aller le fourguer 500 mètres plus loin…

—Putain il a compris…Donc, on prend l’oseille, on se bourre les poches et basta !

—Au top ouais !!!

—Bon, t’as les clés ?

—Quoi ? répondit Pips alors qu’il déshabillait une autre barre chocolatée.

—Les clés ?

—Quoi, « les clés » ?

—De la Bagnole ! Les clés à Mémé ! Les doubles que ton Cousin a fait ! Les Clés de la Caisse, Quoi !

—Mais j’croyais que…Djigo, j’crois qu’y a un hic, mec…

—Putain…

—Attends, attends !

—Bon, on n’a pas le temps d’se plaindre…et laisse tomber le choc’, bordel, ça te grille les neurones ! On a à peine une heure devant nous…alors voilà ce qu’on va faire…

***

Pips roulait nerveusement. Il savait que le temps commençait à être compté, mais comme compter n’avait jamais été son truc, il se contentait d’être pressé. Il sillonnait la ville sur des rythmes endiablés ponctués par la voix d’un James Brown complètement défoncé aux pralines. Il connaissait chaque nuance, chaque changement, chaque note et chaque mot. Il aimait bien, en somme. Et puis la mission n’avait pas de quoi le stresser des masses : on va voir le cousin, on prend les clés et on revient. Il finissait par croire que, parfois, Djigo le prenait vraiment pour un demeuré.

Il profita que le feu du carrefour de la place Staline passa au rouge pour aller chercher dans le fond de la boîte à gant des petites boules pralinées. De la bonne camelote venue du nord. Quand il se redressa, il vit qu’un homme endimanché enfoncé dans le siège de sa voiture le fixait avec un air polluant.

***

Fidèle à sa réputation, Djigo s’impatientait. Il tentait de joindre l’empaffé depuis vingt minutes, mais l’autre ne décrochait pas. Le cousin était passé, avait même eu le temps de repartir, et désormais Djigo avait les clés et de l’agacement plein les poches.

***

Pips descendit de la voiture. Ses nouvelles chaussures parfaitement cirées vinrent flirter avec…ah non, ça il l’avait déjà fait, et on ne l’y reprendrait plus Il secoua la tête, reprit ses esprits, juste à temps pour s’apercevoir que la blonde qui passait devant lui était désirable à croquer. Il lui fit savoir, par un sifflement approximatif qui ne parvint jamais jusqu’aux oreilles de la beauté, et décida d’entrer dans la cordonnerie du cousin. À la vue du panneau « Fermé », il comprit que rien de bon ne se présageait et qu’il était préférable d’avertir Djigo de la situation.

***

Djigo, barre au bec, plaçait soigneusement les plaquettes dans la valise quand Pips pénétra dans la cave. Afin de laisser croire à Djigo qu’il était décontracté, il se catapultait tranquillement des petites pralines dans la bouche, mais Djigo, qui ne releva pas la tête, continuait de remplir la valise d’une main, tandis que l’autre agitait le trousseau de clés devant Pips.

—J’l’ai pas trouvé…dit Pips pour rompre le silence qui ne s’était jamais installé puisqu’un petit poste crachait dans le coin de la pièce quelques beats qui enflammaient l’ambiance.

—Qui ? répondit Djigo en continuant son affaire.

—Mon cousin, j’suis arrivé là-bas…y avait personne. J’comprends pas, il était censé bosser aujourd’hui…

—J’l’ai vu…répondit Djigo en chantonnant et en agitant plus fort les clés.

—Quoi ?

—À ton avis ?

—Ben j’sais pas…dis voir.

—(Il lança les clés) Ton cousin, Ducon ! Il est Passé pendant qu’tu t’es Barré ! D’ailleurs qu’est-ce t’as Foutu ? Tu devrais être là depuis 20 minutes au Moins !

—J’ai été ralenti.

—Hein ? dit négligemment Djigo qui était retourné à sa valise.

—Y avait un mec en cravate…

—Quoi ?

—Ce mec là, j’étais au feu, tranquille..

—Putain…

—Il me regardait avec son air de connard…

—Me dis pas que…

—Et tu sais à quel point je déteste les cravates !

—Qu’est-ce qui s’est passé ?

—Rien. J’me suis retenu c’est bon… J’suis parti, j’savais qu’on était à la bourre, mentit Pips.

—OK, OK…on a les clés, et j’en ai rien à foutre de tes conneries. On y va ! On n’a plus de temps à perdre.

Tandis qu’ils chargeaient la voiture avec le plus de discrétion possible, on retrouvait au même moment, étranglé par sa cravate, un jeune homme qui avait vu la lumière du jour pour la dernière fois place Staline.

***

Les pneus brûlaient le bitume. Djigo et Pips balançaient compulsivement la tête et s’étaient lancés dans un combat de rictus. Djigo était habile dans ce sport et rictussait son adversaire avec brio. Bon joueur Pips ne pipait mot. Ils savaient qu’ils allaient s’en mettre plein les poches, et plus rien d’autre n’avait d’importance. Les rues défilaient au garde-à-vous face aux nouveaux princes du chocolat qu’ils allaient devenir, et ils se félicitaient de ce coup du sort qui avait mis la camelote sur leur chemin, et qui allait leur offrir une reconversion inattendue.

Ils se garèrent à l’angle des rues Aigu et Obtus. Djigo s’empara de la valise sur la banquette arrière et sortit les clés de sa poche.

—J’arrive, ne bouge pas, y en a pour deux secondes.

—Yes sir ! répondit Pips pour rendre hommage à un célèbre majordome.

Il sortit une sucette au chocolat et l’enfonça langoureusement dans sa bouche. Au loin, Djigo plaçait avec professionnalisme la valise rouge dans le coffre de la voiture, avant de traverser la rue avec classe. Pips se dit qu’ils étaient vraiment faits pour ça.

La portière se referma. «  Y a plus qu’ à attendre… » dit Djigo. Et ils attendirent.

***

À 14h30 pétante, une odeur attira le regard des deux hommes. La vieille sortait de chez elle. « Putain, c’est ponctuel une vieille ! » dit Djigo avec satisfaction.

La vieille s’installa confortablement, prit quelques secondes avant de mettre le contact, et démarra lentement. « Direction pognon! » dit Pips.

Le compteur ne dépassait pas les 30 km/h. La voiture peinait à avancer tant la vieille n’insistait pas, et Djigo commença à s’impatienter car ça faisait longtemps qu’il ne l’avait pas fait. «  Bon, elle va Avancer Bordel ! Elle va finir par nous Foutre en Retard ! », majuscula-t-il, juste histoire de râler, puisque ça n’allait rien changer.

Ils suivaient la voiture, confiants. Pips, qui commençait à s’emmerder sévère, s’amusait à anticiper sur les virages qu’allait prendre la vieille, comme s’il pouvait la diriger à distance. « Droite!…Droite!…Gauche!…allez…tout droit…et….Gauche !

Djigo fronça les sourcils.

« Gauche j’ai dit !!! Gauche ! Gauche ! Mais qu’est-ce qu’elle fout ?? Djigo !! ».

Mais la voiture ne revint jamais dans la bonne direction. Djigo sentait que ça sentait le souffre, alors il dit : « ça sent le souffre, putain !», car ça le soulageait de dire tout haut ce qu’il pensait tout bas. « On n’a plus le temps ! Accélère ! Passe devant et arrête-la ! ». Pips ne moufta pas. Il se plaça devant la voiture de la vieille et ralentit progressivement jusqu’à l’arrêt total. Ils descendirent et s’approchèrent de la vitre qui était en train de se baisser.

«  Vous voilà enfin ! » dit la vieille.

Pips regarda Djigo qui regardait la vieille qui regardait Pips.

—Le monsieur m’a dit que vous alliez juste me suivre et… 

—De…de-de…de quoi parlez-vous ?!? Qu..quel..quel Monsieur ? dit Djigo en fixant Pips.

—Celui qui m’a demandé les clés pour faire un double, il m’a expliqué qu’il en avait besoin pour…

—Mais c’est de famille, Bordel !!!! dit Djigo en tapant l’épaule de Pips qui baissait la tête. Vous naissez tous Cons dans cette Famille ou Quoi ? Bon…on va pas paniquer…et puis putain vous n’êtes pas sur la Bonne Route, vous qui avez l’air si Renseignée !!!

—Ils font des travaux Rue Everlhor, j’étais obligée de contourner…

—Bon, bref…mais putaaaain c’est quoi c’bordel ? Allez, allaez, on n’est plus loin de la frontière, dit Djigo. Alors vous allez poursuivre comme prévu, OK ? On…on vous suit. Comme prévu. Une fois arrivée à votre club de bridge, faîtes comme d’habitude, ne changez rien, et surtout, surtout, oubliez-nous. Y a des souvenirs qui traînent avec eux une odeur de sapin, si vous voyez c’que j’veux dire…

Elle voyait exactement ce qu’il voulait dire, elle qui était par la force de l’âge familière des enterrements des autres et donc de l’odeur du sapin.

***

Sillonner les petites rues des différents villages et villes qu’ils traversaient leur permettaient d’éviter de passer par le poste des douanes, et ils savaient qu’ils ne s’exposaient ainsi qu’aux brigades volantes égarées dans la campagne. C’est pourquoi Pips regardait le ciel d’un air inquiet. Le cortège s’arrêta subitement.

—Qu’est-ce qu’elle fout encore ? Dit Djigo.

—Bouge pas ! répondit Pips en lui indiquant d’un coup d’œil le rétroviseur.

—Et Merde…dit Djigo en se frottant nerveusement le visage. Bon…bon…on démarre. On avisera.

Alors que Djigo appuyait sur l’accélérateur, Pips voyait dans le rétroviseur la vieille qui était descendue de sa voiture les pointer du doigt jusqu’à ce qu’elle disparaisse. Les policiers, qui feignaient de l’écouter, en bon gardiens de la paix, avaient décidés qu’on la leur foute.

—Les Flics…et on se fait Planter par une vieille Peau…Putain c’est pas Croyable ! murmura Djigo qui n’y Croyait pas.

***

La voiture se gara près du hangar qui se trouvait à deux pâtés de maison du club de bridge. Pips et Djigo avaient compris qu’ils étaient dans une situation délicate. Si la vieille avait tous les éléments de leur plan, la police ne tarderait pas à rappliquer. Ils avaient donc peu de temps. D’autre part, si les acheteurs ne les voyaient pas apparaître à l’heure convenue, ils partiraient. Ils avaient donc peu de temps. Enfin, s’ils ne concluaient pas l’affaire, ils n’auraient plus un kopeck et ne seraient jamais à l’heure au rendez-vous de leur nouvelle vie. Ils avaient donc peu de temps. Ce cumul de peu de temps leur en laissait suffisamment pour prendre une décision rapide.

—On essaye ? tenta Djigo.

—Humm…quoi ? répondit Pips en avalant un carré de chocolat mal mâché.

—J’ai une autre valise dans le coffre. Elle est rouge. Bon, elle est vide, OK, mais si on est assez malin, c’est le début d’une nouvelle vie.

—Tu veux qu’on entre là avec une valise vide ?!? Et tu espères qu’on repartira avec le fric ?

—On a le choix ? Tu veux retourner éplucher des Langues de Bœuf dans ta Cuisine municiPale? Et tu m’vois retourner d’où je Viens ?

Pips hésita.

—On y va ! dit Pips sans hésiter. Se souvenir d’où venait Djigo lui donnait la nausée.

Pour la énième fois, ils descendirent de la voiture. Djigo s’empara de la valise et ils avancèrent vers le hangar, lentement, le regard plissé façon western-spaghetti. Ils pénétrèrent sans conviction par la porte de devant qui était restée entrouverte.

Au centre du hangar, assis sur des caisses contenant des trucs et des machins, se tenaient quatre hommes taillés comme des armoires et qui n’avaient pas l’air commodes.

—Tiens, revoilà notre came ! Si tu savais comme elle nous a manqué ! dit calmement le plus petit d’entre eux.

—Content de la revoir ! Pas vous les gars ? dit le second alors que déjà ils s’approchaient de Djigo et Pips l’arme à la main.

Djigo et Pips se regardèrent. Ils comprenaient. Pips n’éplucherait plus jamais de langues de bœuf, c’était sûr, et Djigo ne retournerait jamais là d’où il était venu…

SCOLTI, Juillet 2011

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