Le Message

Nouvelle inspirée par Enis Miliaro

Chapitre 1

Le jour se levait paresseusement sur la ville. Leurs doigts s’entrelaçaient comme des spaghettis sur une fourchette. Elle tournait le poignet avec délicatesse, et dévoilait ainsi son pouls qui battait à tout rompre. Elle murmurait une mélodie improvisée, qui sonnait pour lui comme le plus doux des chants. Face à eux, la ville s’offrait à bras ouverts.

Ils étaient assis, épaule contre épaule, seuls, sur le toit de l’immeuble qui dominait la ville entière. La vue plongeante formait une voie par laquelle remontaient les sons de la cité en éveil. Le béton s’étirait, craquelait. De l’ouest venait le chant des moineaux bégayants que la nuit fraîche avait enroués. De l’est surgissait le bruit d’un moteur qui semblait être atteint de silicose. Au nord, le premier métro se lissait méticuleusement les roues avant d’aller chercher les premiers voyageurs. Et malgré toute cette activité, le silence dominait, ce silence bercé par le murmure d’une mélodie improvisée.

Barnabé et Agathe étaient toujours au rendez-vous du lever du jour, qui était leur moment à eux. Ils pouvaient se prélasser sans rien dire, s’enlacer tendrement sans être dérangés. C’était une habitude qui n’en devenait jamais une, un rituel sans cesse renouvelé qui trouvait sa mélodie dans le murmure d’Agathe. Le toit était leur sommet de l’univers, loin de la grisaille à venir, du train-train qu’ils loupaient toujours et dans lequel ils voyaient s’embarquer et s’entasser le reste du monde.

Barnabé tenait un atelier aux mille couleurs dans lequel il réparait toutes sortes de jouets blessés. De nombreuses photos jaunies et des jouets sans âge traînaient ça et là et témoignaient de la pureté éternelle de son cœur d’enfant.

Agathe, elle, s’était destinée à dessiner. C’était ce qui la rendait heureuse, le dessin, une tâche délicate comme un prolongement de son être. Elle avait une faiblesse pour les caméléons qui ne pouvaient par définition être toujours les mêmes. Elle aimait les habitudes qui n’en n’étaient pas. Quand elle ne dessinait pas, elle partait au hasard des coups de pédale de son tandem en quête d’inspiration, et ne revenait jamais bredouille.

Voilà la vie que menaient Barnabé et Agathe : une vie où l’amour n’arrivait qu’aux autres et où le sentiment qui les liaient n’avait pas d’équivalent.

Chapitre 2

Le jour était désormais bien installé. Dans une chambre sans âme, une main écrasait d’un coup sec un réveil-matin un peu trop zélé, les balais se dégourdissaient les poils dans les caniveaux et le moteur silicosé décidait qu’il pouvait tenir encore quelques années et reprenait du service. Les persiennes se relevaient comme des paupières d’enfants et les fenêtres s’ouvraient pour laisser l’air nettoyer les odeurs de la nuit. Les machines à café commençaient à gronder dans les bistrots alentours. Le monde ouvrait les yeux.

Barnabé déposa sa tête sur les genoux d’Agathe. Du bout du doigt, Agathe dessinait les contours du visage de Barnabé dans les moindres détails et, tandis qu’elle imprégnait sa mémoire de ces formes qu’elle adorait, sa bouche s’ouvrit :

—Et si on restait ici, toute la vie ?

—On finirait par s’ennuyer, répondit nonchalamment Barnabé.

—Tu t’ennuies ?

—Non.

—Alors ?

—Alors seule ton odeur est éternelle Agathe, le reste voyage sur le vent, et s’écrase avec lui sur les briques.

—Et l’ennui alors ?

—C’est un boomerang, si on cherche à s’en débarrasser, il revient toujours.

—Donc tu t’ennuies…

—Je ne sais pas lancer le boomerang, il n’est jamais revenu.

—Et l’amour ?

—Connais pas…

—Tu ne m’aimes pas ?

—Je ne te ferai pas cette insulte, je préfère te vivre.

Le silence leur coupa la parole. Les battements de cœur d’Agathe s’immiscèrent dans la conversation. Elle reprit :

—J’ai rêvé cette nuit.

—Dis voir…

—Cette vieille dame qu’on a croisé hier, celle qui faisait la manche…

—Oui.

—Je l’ai revue en rentrant du parc.

—Et ?

—Je marchais tranquillement, quand soudain j’ai senti une main m’agripper. J’ai d’abord cru qu’on voulait me voler mes dessins, je me suis retournée, et c’était elle. Elle m’a fixé droit dans les yeux, un regard terrifiant ! Sa bouche et ses mains tremblaient et, alors que je cherchais à partir, elle m’a dit en grinçant : «ça ne finit pas comme ils disent, ma petite, le dernier au revoir n’est qu’un prélude ! C’est la lune qui décide ! Trouve le mort pour qu’il fasse vivre tes mots ! Trouve le mort pour qu’il fasse vivre tes mots !».

—Lugubre…

—La trouille oui ! J’ai tiré ma main et je me suis sauvée. Mais ce n’est pas tout ! Elle est apparue ensuite dans mon rêve, un rêve bizarre où ce qu’elle m’a dit prenait forme ! Tout s’expliquait ! Ça parlait d’une espèce de…salle d’attente, sauf que le docteur était la Mort en personne ! Tu imagines ? On arrivait par une porte, on attendait dans le silence, puis on sortait par une autre porte. Mais ce n’est pas fini, écoute bien : les derniers arrivés susurraient parfois quelque chose à l’oreille de ceux qui attendaient leur tour, ça ne semblait durer que quelques secondes là-bas, mais ça correspondait au changement de lune ici. Et ensuite : plus rien. On se levait et on quittait la pièce.

—Pour aller où ?

—Eh bien…je ne m’en souviens plus bien. Vers le point de non-retour je crois…Bizarre, non ?

—Comme un rêve.

—Allez maintenant ferme les yeux ! Je vais te montrer quelque chose !

Barnabé obéit. Il ne percevait plus que les battements du cœur d’Agathe et la caresse de son souffle, jusqu’à ce qu’un bruit de verre brisé vienne troubler ce moment d’extase.

—Tu peux ouvrir !

Barnabé obéit à nouveau et vit la montre disloquée que lui tendait Agathe.

—Quoi ? Tu veux que je la répare ?

—Idiot ! Le temps qui s’arrête, c’est l’amour éternel ! En cassant cette montre je l’ai fait prisonnier ! Maintenant, on a toute la vie !

—Et un peu plus…

—Et un peu plus…exactement….

Chapitre 3

Barnabé avait chaussé son monocle et restait concentré sur son affaire. À l’aide de pinces à épiler, il essayait de placer un élastique récalcitrant en l’attachant du pile au poil, en interrompant régulièrement la mastication de son sandwich feta-piment-vert afin de ne pas trembler. Au bout de quelques secondes, il parvint à fixer l’élastique et, pour se récompenser, croqua une grande bouchée bien garnie. Il mastiquait en regardant le cadre posé sur son bureau. Cette photo d’Agathe qui grimaçait le faisait sourire chaque fois. La montre cassée pendouillait sur le bord droit et, à côté de cette composition, dormait son téléfun rouge qui restait désespérément silencieux.

Agathe grignotait des groseilles, dessinait d’une main légère, assise sur un banc, dans un parc verdoyant. Posé sur sa béquille, son tandem reprenait doucement des forces. Régulièrement, elle levait les yeux afin d’observer les scènes de vie qu’offrait le parc. Un enfant en bermuda jouait devant elle avec ce qu’elle prit d’abord pour un bateau à moteur, un de ces bateaux qu’on utilisait sur la terre, qui comprenait quatre roues, un volant et quatre portières, et que les gens avaient pris l’habitude d’appeler « voiture ». Comme tout bon pilote, l’enfant tentait avec succès d’imiter le bruit du moteur avec la bouche. Agathe le vit envoyer la voiture de toutes ses forces dans sa direction. La voiture dévala la petite pente à pleine vitesse, vint finir sa route sur une pierre qui bordait l’allée, et s’ouvrit aussitôt en deux, tout comme la bouche du gamin qui hurla de toutes ses forces. Agathe décida que son caméléon pouvait attendre un peu avant de prendre vie sur sa feuille, posa son crayon et se dirigea vers l’enfant.

Barnabé somnolait sur son bureau. Appuyé sur son bras droit, il laissait le gauche s’étendre comme un tentacule sur le bois gondolé. Entre deux ouvertures de paupières, il contemplait la photo d’Agathe qui semblait figée dans sa posture. Soudain, le téléfun sonna. Il riait de toutes ses touches, se secouait dans tous les sens, non content d’avoir sorti Barnabé de sa torpeur. Celui-ci saisi l’objet à deux mains et le remit en place. Il le fixa afin de faire comprendre au télefou qu’il fallait qu’il cesse de faire le fun et inversement. Le téléfun prit un air grave et dit «Driiiiing» :

—Art en Jeux , à votr’ service ! dit Barnabé d’un ton joyeux.

—C’est pour une urgence docteur !

—Ah c’est toi Agathe ! Justement, j’étais en train de…

—Attends ! J’ai une mission de la plus haute importance pour toi ! Écoute!

—Ouinnnnnn ! dit l’enfant pour être le plus concis possible.

—Ça va, j’ai compris.

—J’ai essayé les bonbons mais ça ne marche pas. Il faut absolument qu’on se voit Barnabé !

—C’est justement ce que j’allais dire, il faut absolument qu’on se voit, il faut que je te dise que…

—À la fontaine, dans vingt minutes ! À tout d’suite, je t’aime !

—Je…

—Bip ! Bip! dit le téléfun.

—…devais te dire quelque chose d’important…, finit par souffler Barnabé.

Il enfila sa vestevelourée, saisit au passage sa boîte à outils, sortit en prenant garde de tourner la pancarte côté «Fermé», puis s’engagea d’un pas rapide sur le trottoir. Alors qu’un vélo passait en sifflotant, Barnabé saisit l’occasion et sauta sur le porte-bagage.

—Je peux ? dit Barnabé au cycliste.

—Vous y êtes déjà !

—Dans ce cas, merci !

—Pas d’quoi ! grimaça l’homme.

—Quelle belle journée non ? Je vais rejoindre ma belle, c’est pour une urgence, je dois absolument lui dire que…oups…je descends là ! Merci encore !

Barnabé fit un signe de la main que l’homme, qui n’était pas expert en au revoir, ne comprit pas.

***

Immédiatement après avoir raccroché, Agathe promit à l’enfant de revenir vite, attacha la voiture sur le portejouetcassé, sauta sur le tandem qui, surpris, se laissa guider, et sortit du parc en souriant. Une bourrasque l’avait suivie puis dépassée en la narguant pour ensuite aller s’engouffrer dans les rues de la ville.

L’automobiliste sillonnait les rues à vive allure en cherchant son chemin. Pendu au téléphone, il attendait le renseignement qui l’amènerait au but. N’étant pas de nature à demander de l’aide ou à répéter ses questions, et cela encore moins à un téléphone, il était irrité.

Barnabé traversait au galop le square qui jouxtait son atelier. Il courait avec élégance et profita de sa traversée du parc de jeux pour faire un tour de toboggan et shooter dans un enfant qui était venu rejoindre sa course. Le ballon attrapa le môme et le remercia chaleureusement.

L’automobiliste allumait une autre cigarette. La radio l’empêchait d’entendre ce que son interlocuteur tentait de lui dire, mais comme son interlocuteur l’empêchait d’entendre la radio, il décida de ne rien changer.

La bourrasque, satisfaite d’avoir laissé Agathe loin derrière elle, s’amusait à soulever les jupes, décoiffer les jeunes premiers qui flânaient au centre-ville, et poursuivait ses tourbillons.

L’adolescent rentrait chez lui en descendant la rue, perché sur son skateboard, le casque vissé sur ses oreilles projetant du rap tout droit venu des Amériques.

Le piéton,lui, remontait la rue en prenant soin de ne pas oublier une seule boîte aux lettres. Il avait les bras chargés mais cela ne le dérangeait pas. Il avait trouvé ce job par terre et plutôt que de chercher son propriétaire, avait décidé que distribuer des prospectus lui permettrait de se faire un peu de pub, lui qui voulait devenir une vedette.

Barnabé longeait l’avenue Mélapavu en sifflotant tandis que de l’autre côté de la ville, l’automobiliste slalomait de plus belle en redoublant d’agacement et en mangeant son hamburger.

Agathe pénétra dans la rue que l’automobiliste décidait de remonter. Quand elle vit l’adolescent au loin, elle se dit que faire du skate n’était pas un crime.

La bourrasque aperçut Agathe plus bas dans la rue. Belle joueuse, elle décida de s’écarter et de passer par le trottoir. Elle souleva en passant un journal de petites annonces que portait le piéton, et qui alla se plaquer sur le visage d’Agathe, immédiatement privée de tout champ de vision. Le piéton, stupéfait, lâcha l’ensemble de son chargement sur le trottoir. L’adolescent employa une technique dont il avait le secret pour éviter cet obstacle, ce qui l’amena droit sur une flaque marron qui appartenait à un chien qui n’avait pas mangé que des croquettes. Le skateboard lui échappa aussitôt, et, bien qu’ayant la tête recouverte de diarrhée, l’adolescent pu voir son engin heurter la roue avant du tandem d’Agathe qui, aveuglée, n’avait rien tenté pour l’éviter. Aussitôt Agathe goûta du bitume, redressa péniblement la tête et entraperçut l’adolescent couvert d’excréments. Elle ne put s’empêcher de rire, si fort qu’elle en oubliait la douleur, et la vigilance. Cette vigilance que l’automobiliste n’avait plus depuis dix minutes environ et qui conduisit le pare-choc de sa voiture droit dans la tête d’Agathe, qui éclata comme une bulle. Agathe perdit immédiatement son sourire, et la vie.

L’automobiliste vit dans son rétroviseur un corps coiffé d’une pastèque broyée qui gisait sur le trottoir et se dit que ce n’était pas ça qui l’aiderait à trouver son chemin. Il continua, eut cette fois le temps d’apercevoir un jeune homme qui s’apprêtait à traverser et, comme il n’aimait pas se répéter, décida d’éviter le garçon en klaxonnant quand même un peu.

Surpris par un coup de klaxon, Barnabé fit un bond en arrière et se dit en voyant l’automobiliste qu’il était dangereux de téléphoner-en-fumant-en-mangeant-un-hamburger-avec-la-radio-à-fond. «C’était moins une ! Encore un peu et hop ! Broyée la pastèque !» se dit Barnabé qui avait de l’instinct. Il traversa la route, marcha jusqu’à la fontaine, s’installa sur le muret qui servait à retenir l’eau et regarda un enfant qui jonglait comme une otarie avec son ballon. Au loin, il entendait passer des sirènes, et savait quelle chance il avait de pouvoir profiter de cette belle journée.

Agathe avait dit vingt minutes. On dépassait la quarante septième qui avait suivi le coup de fil et Barnabé faisait les cent pas. Ses yeux rebondissaient entre l’horloge de la préfecture et sa montre cassée. Elle était à l’heure. Mais pas Agathe. Il décida de l’appeler mais lorsqu’il le sortit de sa poche le téléphone sonna.

Chapitre 4

Barnabé tentait de se concentrer sur la toupie, qui rebondissait au lieu de tourner. D’ordinaire, il aurait réglé ce dysfonctionnement en un coup de tournevis, mais la disparition d’Agathe l’avait chamboulé et, derrière son monocle, ses yeux rougis par la nuit et les larmes peinaient à rester ouverts. Il décida de remettre cette réparation à plus tard, et de rester tourmenté par des choses bien plus essentielles. Il déchaussa son monocle, se leva en saisissant le mug de café froid qui lui tendait l’anse, puis appuya son épaule sur le montant de la porte en laissant son regard s’enfuir vers le vide. Il resta ainsi posté, le temps de finir son café, puis se dirigea vers son bureau et se remit au travail. Il regardait la photo d’Agathe, la montre cassée qui pendouillait, et repensait à la veille et à l’instant magique de l’aube. Il entendait la voix d’Agathe résonner, son murmure, ses mots d’amour, ses questions, son rêve…D’un bond, Barnabé se leva et courut jusqu’au calendrier. « Son rêve ! » Les mots d’Agathe se bousculaient dans sa tête alors qu’il descendait les colonnes du bout de l’index à la recherche du symbole signalant le changement de lune. Son rêveQuatre jours…il me reste quatre jours ». Le doigt bien appuyé sur la petite lune qui illustrait le jour donné, Barnabé se dit que se perdre n’arrivait pas qu’aux autres mais que, même si Agathe l’avait quitté, il pouvait croire en son rêve et en l’espoir de lui dire ce qu’il avait l’intention de lui dire. Il lui suffirait juste de trouver une personne prête à rejoindre la salle d’attente, quelqu’un aux portes de la mort, afin de lui transmettre son message et de la laisser partir retrouver Agathe au Pays-Où-On-Ne-Se-Parle-Plus. Facile.

***

Barnabé entra. Il réfléchit un instant, puis s’adressa au guichet du service de réanimation.

—Monsieur ? lui dit la réceptionniste.

—Je…euh…je voudrais voir…euh…je suis à la recherche de…

—Oui ?

—Comment vous dire…je pense qu’il y a chez vous quelqu’un qui a eu un grave accident et qui…comment dire…a peu de chances de…

—Vous êtes de la famille ? dit-elle en clapotant le clavier de son ordinateur.

—Non…

—Un ami ?

—Pas encore…mais…

—Le nom de la personne ? dit-elle agacée.

—…non…je cherche…une personne dans un état…grave, vous voyez ? Quelqu’un qui a peu de chance de s’en sortir, vous comprenez…je…je dois la voir absolument…c’est une question de vie et de mort…

—Vous venez de résumer le rôle de ce service, monsieur…et croyez moi le temps est précieux ici, donc je vais tâcher d’être claire : SOIT vous désirez prendre des nouvelles de quelqu’un, auquel cas il faudra me donner son nom, SOIT vous êtes de la famille de cette personne, auquel cas il me faudra également son nom pour faire une demande de visite qui risque fort de ne pas être acceptée, SOIT vous êtes ici par hasard, auquel cas il me faudra votre nom pour que je justifie clairement mon appel au commissariat. Me suis-je bien fût comprendre ? dit-elle sans se soucier de savoir si elle faisait une faute de langage.

—…oui…désolé de vous avoir un port tu nez…ajouta Barnabé par effet miroir.

Barnabé sortit la tête basse. Il alla s’asseoir sur une bordure et réfléchit. Que venait-il de faire ? Il n’en revenait pas. Aller au guichet d’un centre de réanimation dans l’espoir de voir une personne pousser son dernier soupir. Et puis, que lui aurait dit cette personne, à supposer qu’il puisse entrer dans la chambre ? Aurait-elle pu seulement parler ? Peut-être même qu’elle n’aurait pas pu l’entendre. Il se rendit compte qu’il ne suffisait ni de croire au rêve d’Agathe, ni de vouloir le vivre, et qu’on ne trouvait pas un mourant aussi facilement qu’une aiguille dans une botte de foin avec un détecteur de métaux.

***

Barnabé faisait les cent pas à l’angle de la rue. Il guettait la lanterne rouge qui pouvait s’allumer à n’importe quel instant. Le camion sortirait, partirait à la vitesse de l’éclair, et il fallait qu’il se tienne prêt à bondir. « Quoi de mieux…ils en croisent tous les jours, eux…des accidents à la pelle…un seul…je dois être dingue… » se dit Barnabé qui ne sentait pas la poésie qui avait jusqu’à présent bercé sa vie se transformer peu à peu en folie.

Lumière rouge. Le signal. Les sirènes. Barnabé courut jusqu’au tandem qu’il enfourcha d’un bond. Le premier coup de pédale marqua l’histoire du cyclisme. Barnabé eut l’impression que le sol n’existait plus. Le camion de pompier sortit de la caserne en un éclair, comme prévu. Barnabé commença la poursuite. Le camion se dirigeait sans aucun doute possible vers un accident grave. Avec un peu de chance, Barnabé trouverait une grand-mère à l’agonie sur un trottoir après une chute idiote, ou un jeune cadre dynamique prêt à rendre l’âme tandis qu’on tentait de l’extraire de sa voitureCésar. Il essayait de suivre le véhicule rouge qui poursuivait sa course folle. Son doux visage se tirait comme de la guimauve sous l’effet de la vitesse et rapidement il eut le front couvert de perles de sueur. Au bout de quelques centaines de mètres, le camion s’était fondu dans la nuit et s’éloignait du champ de vision de Barnabé qui fondit en larmes en regrettant de ne pas avoir fait plus souvent de sport.

***

« Un, deux ! Un, deux ! Test ! Tessst ! Un, deux ! ».

Barnabé regardait les niveaux et voyait que la jauge du son réagissait. La caméra fonctionnait. La lumière du jour naissant était suffisante. Il saisit une chaise sur laquelle il s’installa à califourchon, respira profondément, fixa l’objectif, tendit le bras, enfonça la touche « record » et commença :

« Madame, monsieur, tout d’abord, je tiens à vous souhaiter une…bonne…une excellente journée et avant tout une vie…heureuse…vraiment…enfin…Ma requête peut vous sembler étrange, ou scandaleuse, mais sachez que ce qui m’anime est ce qu’il y a de plus précieux…l’amour…enfin voilà, si je m’adresse à vous, c’est parce que vous m’apparaissez comme les plus à même de…. ».

Barnabé sortit de l’atelier, cassette à la main. Il hésita un peu sur la direction à prendre et se dit que comme tous les chemins menaient partout, il pouvait partir vers le nord.

Il arriva devant l’établissement, regarda la cassette, la tripota un peu, puis se résolva, alors que le verbe conjugué de la sorte n’existait pas, à sonner. Sans même qu’on répondisse à l’interphone, la porte s’ouvrut. Il entrit.

Sur un banc non loin de là, un homme faisait une splendide déclaration d’amour à son amant. Ils s’embrassèrent langoureusement pendant plusieurs minutes. Le marchand de glace passa devant eux, leur proposa un esquimau qui portait encore sa fourrure mais qui était convenablement nappé d’un chocolat appétissant. Ils refusèrent et repartirent de plus belle. Tout cela ne prit que quelques minutes, suffisamment pour que Barnabé sorte précipitamment, suivi du directeur de la maison de retraite :

—C’est une plaisanterie! C’est pas possible autrement! Où est la caméra cachée ?? Là ! Non…là ! dit le directeur en agitant les bras.

—Ce n’est pas une plaisanterie, monsieur ! répondit tout bas Barnabé.

—Hors de ma vue salopard !!!! Fous moi l’camp ! Si je vous revois ici votre maudite cassette et toi, je me chargerai de te la faire avaler, moi !!!!! Tiens d’ailleurs, à propos de cassette, voilà ce que j’en fais de ton appel des dix-huit oints !!! Comme si c’était une usine à macchabée ici ! Un peu de respect, c’est tout ce qu’ils demandent !!!! Tu veux des morts, pars à la guerre ! Et laisse mes pensionnaires finir leur vie en paix !

Barnabé s’éloigna alors que le directeur continuait à piétiner la cassette. Cet homme devait avoir raison, il fallait trouver autre chose. Pauvres vieux. Il partit en direction de nulle part alors que les idées se chamaillaient dans sa tête. Il dut faire preuve d’autorité pour qu’elles se remettent en place et lui permettent de réaliser qu’il aurait peu de chances de réussir dans sa quête du presque-mort.

Il erra ainsi quelques heures, avant de décider qu’il était temps de faire demi-tour et de rentrer à l’atelier pour faire le point. Alors qu’il tournait à droite au petit carrefour Krématoyre, il entendit un gémissement. Plissant les yeux pour ajuster sa vue, il vit sur le bord de la route un cycliste étendu, immobile. Une voiture disparaissait au bout de la ruelle, laissant derrière elle une odeur de hamburger et d’irritation. Il crut d’abord voir Agathe, mais la tête était encore en place. Après une courte hésitation, il se précipita vers l’homme étalé.

—Ça va aller mon vieux…oh…on se réveille !

L’homme grognait comme dans un mauvais rêve.

—Qu’est-ce qui s’est passé ? Mais…je vous reconnais ! Je suis monté sur votre vélo hier ! Vous vous…Pardon. Les secours, ouais voilà, les secours, vite…je reviens, ça va aller !

Barnabé s’éloigna en courant mais stoppa rapidement sa course, se figea un instant, puis revint en arrière pour rejoindre l’homme d’un pas décidé. Il s’agenouilla et essaya de le redresser suffisamment pour que l’homme se réveille.

—Ça va aller, ils ne vont pas tarder…dit Barnabé qui mentait comme un politicien.

—Mes enfants…

Barnabé se crispa, regrettant un instant de ne pas avoir prévenu les secours, mais il se ressaisit rapidement.

—Chut, ne faites pas d’efforts…Écoutez, je ne devrais pas vous dire ça mais…voilà, je vais tâcher d’être franc et direct…je crois que ça se présente plutôt mal pour vous, et vous pouvez faire quelque chose pour moi, alors je vais vous demander de…

—Mes enfants…, gémit le cycliste.

—Du calme…écoutez moi attentivement…

—Dites leur que je…que je les aime…

—D’accord, d’accord je leur dirai. À moi maintenant ! Écoutez-moi, il reste peu de temps….

—…que je les aime…

L’homme s’éteignit dans les bras de Barnabé qui hurla tout ce qu’il pouvait. Son cri dégoulinait et formait une marre qui fut rapidement aspirée par une bouche d’égout plutôt gourmande. Il lâcha le corps encore chaud.

« …rue Gissement…près du carrefour Krématoyre…faites vite…mon nom ? Non merci…oh, j’allais oublier, il m’a demandé de dire à ses enfants qu’il les aime…soyez gentils, passez-leur le message ». Barnabé raccrocha et quitta la cabine téléphonique.

***

Les objets volaient dans tous les sens. Seuls le cadre et la montre avaient été épargnés. Barnabé sombrait dans une folie incontrôlable. Il hurlait, pleurait, faisait de ce lieu magique qui avait été l’aboutissement de ses rêves d’enfant un désordre aussi chaotique que ses pensées. Sa vie avec Agathe avait été un ciel bleu qui inondait la grisaille de la grande ville, mais cette grisaille avait gagné. Désormais, Barnabé était prêt à tout pour qu’Agathe sache ce qu’il avait à lui dire. Il s’immobilisa au centre de la pièce, teintant son regard d’une épaisse gravité. Une idée était arrivée sans prévenir.

***

Barnabé guettait l’homme allongé quelques mètres plus loin. Nerveux, il tournait sur lui-même, se mordillait les lèvres, se frottait les mains. Puis il avança d’un pas ferme vers le clochard. Sa décision était prise, il ne reviendrait pas en arrière.

Dès qu’il fut à portée de pied de l’homme emmitouflé dans des cartons, il lui balança des rafales de coups de talon. L’homme, extirpé de son sommeil, referma les yeux instantanément sous les coups violents qu’assénait Barnabé. Il entendait à peine les quelques « je suis désolé », « pardon, pardon! », « je n’ai pas le choix », rythmés par des coups incessants qui le menaient vers un point de non-retour. Voyant les portes de la mort se dessiner à l’horizon, le clochard se dit qu’il reprendrait bien une bonne rasade de gnôle et qu’il n’était pas l’heure de mourir. Dans un sursaut inattendu, il trouva la force d’arrêter un coup qui allait le frapper directement au nez et propulsa son assaillant contre le mur. Il papillonna des yeux, vit que l’autre était sonné. L’homme ne se connaissait pas une telle énergie et se félicitait d’être encore là pour le constater. Il laissa l’agresseur sur place et s’enfuit à toutes jambes en se jurant de se laisser une autre chance. Barnabé le vit s’éloigner en se disant que la mort était vraiment une anguille capricieuse.

Il attendit dix bonnes minutes avant retrouver totalement ses esprits. Le sang coulait en filets sur sa nuque. Il maintenait la main à l’arrière du crâne en avançant doucement dans la nuit, sentait la petite ouverture qu’avait causé le choc contre le mur, savait qu’il devait faire examiner la plaie, et décidait de se rendre à l’hôpital à pied afin de ne pas avoir à justifier auprès d’un taxi sa présence sous ce pont sordide.

***

Barnabé marchait sur la bande d’arrêt d’urgence du périphérique qui, au beau milieu de la nuit, tout comme durant la journée, était totalement déserte. Il passait en revue tout ce qui l’avait conduit à cette situation : le sourire disparu d’Agathe, cette salle d’attente où la Mort finissait par venir vous chercher, la course avec le camion de pompier, la vidéo d’appel au mourant pour la maison de retraite, le cycliste mort dans ses bras, l’anguille sans domicile fixe… Le son d’un moteur qui grondait derrière lui le sortit de ses pensées. Il se retourna et aperçut des phares qui grossissaient. La voiture commença à perdre de la vitesse et s’arrêta juste devant lui. L’homme posa sa cigarette, son hamburger, et éteignit son portable en baissant la vitre. La radio braillait comme un troupeau de mômes.

—J’peux vous aider ? dit l’automobiliste.

—…Peut-être bien oui…répondit Barnabé après trois petits points de réflexion. Je suis tombé…je me…enfin, je crois que je suis ouvert…

—Allez montez mon vieux , j’vous emmène à l’hôpital.

Barnabé s’installa. Le chauffeur lui passa un mouchoir.

—Faîtes pression. La tête ça saigne beaucoup, mais c’est jamais bien grave, enfin…comme on ne sait jamais…

—C’est vrai.

—Qu’est-ce qui vous est arrivé ?

—Une longue histoire…

—J’vois…j’insiste pas…ils vous ont bien amoché en tout cas…

—Il était tout seul…

—Oups ! J’voulais pas…

—Laissez tomber…y a plus grave…

—Une cigarette ?

—J’fume pas.

—Ça vous dérange si…

—Faîtes…

L’homme alluma sa tige et Barnabé toussa immédiatement. Il ouvrit la vitre, sentit l’air froid de la nuit venir se glisser dans ses cheveux et anesthésier sa plaie.

—Désolé…cette saleté, ça finira par me tuer…mais faut bien mourir de quelque chose, non ? dit l’homme.

—Vous ne craignez rien…on ne meurt jamais de ce qu’on croit…

—Pourquoi vous dites ça ? Un peu de hamburger ? Il est encore chaud !

—Non ça va aller…merci…je disais ça comme ça…ça vous dérangerait de vous arrêter…j’ai la vessie qui vacille…

L’homme prit la sortie d’autoroute qui menait à l’hôpital, s’arrêta aux abords d’un terrain vague, et coupa le moteur. Barnabé descendit. Le silence apaisant offrait à l’homme l’opportunité d’aspirer une autre cigarette.

Barnabé sortit des buissons, soulagé, puis marcha jusqu’à la voiture sur le capot de laquelle l’homme était assis et fumait.

—À mon tour ! Dit-il.

—Faîtes donc…répondit Barnabé qui s’installait sur son siège.

Il souleva le mouchoir, constata qu’il saignait encore, et ouvrit la boîte à gant dans l’espoir de trouver un Kleenex qui pourrait prendre le relais du mouchoir périmé. Rien, en dehors de cet objet en forme de L. Il saisit le machin.

Le fumeur revenait lentement vers la voiture. Barnabé, assis sur le capot, se tenait la tête d’une main et faisait mine de se gratter le dos de l’autre.

—On y va ? dit le demi-poumon.

—Non… je crois que tu vas y aller seul ! dit Barnabé en enlevant la main du dos et en pointant l’objet en forme de L qui lance des balles suite à une pression de gâchette en direction de l’homme.

—Putain qu’est-ce que tu fais ???

—Ta meule, putain ! Pardon… Écoute moi ! J’ai besoin que tu fasses quelque chose ! Alors ouvre grand tes oreilles !

—Pitié, fais pas ça ! dit l’homme qui ne voulait vraiment pas que Barnabé fasse ça.

—Ta meule !!!!! Tu vois qu’on ne meure jamais de ce qu’on croit. Je vais t’épargner un connard, cancer ! balança Barnabé qui n’avait vraiment pas l’habitude d’insulter les gens.

—S’te plaît, supplia l’homme en se jetant à terre.

Barnabé sentait les larmes monter alors que l’homme agenouillé était complètement à sa merci. Il lui suffisait de lui dire ce qu’il voulait, puis de l’envoyer rejoindre la salle d’attente, et Agathe saurait enfin. Il regarda l’objet qu’il tenait. Après tout, ce n’était rien d’autre qu’une carte postale, un moyen comme un autre de faire savoir à Agathe. L’homme bondit sans prévenir, saisit Barnabé par le genou pour tenter de le déséquilibrer, et le coup partit. L’homme s’effondra.

—Merde !!!!! aaahhhhhhh! slama Barnabé qui n’était pas en mesure de faire de la poésie classique.

Il répéta ces vers improvisés à plusieurs reprises en se roulant, se tordant et se donnant des coups de crosse sur le front. Il revoyait Agathe, son sourire, ces derniers jours, son désespoir, et pensait au message qu’il n’avait pu lui envoyer. Il prenait conscience qu’il ne trouverait jamais quelqu’un à-même de pouvoir lui transmettre ce qui réchauffait tant son cœur, que le temps était compté et qu’au lever du jour suivant il serait trop tard, que jamais Agathe ne pourrait savoir. Mais il fallait qu’elle sache. Alors, Barnabé fit le point sur la situation, se dit qu’on était définitivement jamais mieux servi que par soi-même, déposa l’arme sur sa tempe, et le métal qui refroidissait à peine au contact du sorbet de nuit se réchauffa subitement.

Chapitre 5

Barnabé pénétra dans la salle d’attente. Immédiatement, il dévisagea toutes les personnes qui attendaient sagement, et chercha désespérément à apercevoir Agathe. Devant lui, des rangées de trous dans les têtes, des hordes de cordes autour des cous et des légions de poignets tailladés qui remplissaient cette salle sans murs. Trouver Agathe dans cette foule immense s’annonçait bien plus compliqué qu’il ne l’avait imaginé. Il s’approcha d’un homme à la tête plate comme une pizza.

—S’il vous plaît monsieur, je cherche une jolie rousse aux yeux verts, avec un sourire de fée ! Elle s’appelle Agathe… Elle est arrivée il y a trois jours, est-ce que vous la connaissez ?

—Fallait que je saute mon pote ! Me juge pas à ma tronche, j’avais pas d’autre choix !!! La vie était trop dégueulasse ! répondit la régina-sans-oignons. Agathe, tu dis ? Et comment qu’elle est morte ta jolie rousse ?

—Accident de tandem.

—Ah ! Moi c’était des bonnes grosses roues de camion ! Un beau saut de l’ange sur le bitume et splash ! J’avais pas d’autre choix de toute façon…L’a encore sa tête au moins ta fée ?

—Pas après l’accident, non…

—De toute façon, ici t’es aux suicides mon vieux, les accidents c’est la porte verte.

Barnabé jubilait. Il était juste à côté et n’avait qu’à flotter jusqu’à la porte en sentant l’air siffler dans le trou creusé par la balle qui lui avait traversé le crâne. Sa main saisit un grand vide. Il essaya à nouveau, mais il n’y avait ni poignée ni rien d’autre qui lui permette d’ouvrir et d’aller dans l’autre salle d’attente. La porte bleue s’ouvrit.

—On appelle…Barnabé !

SCOLTI, 2010

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