ça dépend de vous

L’idée était simple. À se demander pourquoi personne n’y avait pensé avant. Cette idée, c’est rien d’autre que le fruit de ma courte vie. Et comme toute conséquence est indissociable d’une ou plusieurs causes, pour comprendre le pourquoi et le comment je vais commencer par le commencement.

J’ai grandi dans une famille pauvre. Rien de très original. Mes parents étaient nés pauvres, de parents pauvres, et ainsi de suite jusqu’au bout du monde. Forcément, on avait toute la panoplie qui va avec le statut. C’était valable à la maison, mais aussi autour de nous, dans le quartier, car on n’est jamais pauvre seul, en général on se regroupe, enfin je crois.

Frigo mal garni donc, loisirs quasi inexistants – en dehors des jeux les plus élémentaires tels que football ou chasse au chat (la mère Deconinck faisait d’ailleurs un ragoût digne des grands chefs) – dentition dégradée de quelques membres de la famille, vêtements qui passent de l’un à l’autre jusqu’à disparition totale du tissu. Des classiques.

Rien de très original toujours.

Comme partout où la pauvreté s’est installée avec la ferme intention de ne pas partir, on palliait le manque matériel par des fables de pauvres, celles qui sont censées rendre la vie plus supportable parce qu’elle contiennent des larmes de poésie.

Par exemple, ma mère nous racontait souvent que la marmite pleine de soupe qui nous nourrissait chaque soir méritait d’être protégée et respectée parce que c’était mon arrière-arrière-arrière-grand-mère qui l’avait préparée avec amour. Mon arrière-arrière-arrière-grand-mère. Selon l’histoire, on se la transmettait de génération en génération, et maman aimait ajouter que c’était bien meilleur et bien plus nourrissant que le collier de perles que madame Grandière possédait.

Madame Grandière, c’était la patronne de maman. Ce collier, c’était sa fable à elle. Elle le tenait de sa mère qui le tenait de la sienne, et ainsi de suite jusqu’au bout du monde. Comme notre soupe en fait, mais en perles. Maman nous disait qu’une soupe vaut mieux qu’un collier parce que c’est plus nourrissant. C’est pas faux. Elle ajoutait qu’en plus, ce collier n’était pas véritablement celui qu’avait porté la première de la lignée Grandière. Critiquer la fable de l’autre semble donner plus de crédit à la sienne. Donc maman n’hésitait pas. Et puis c’était facile à prouver. En effet, il fallait considérer que chaque génération de Grandière avait estimé à un moment donné de son histoire que le collier méritait d’être réparé à tel ou tel endroit, deux maillons usés telle année, trois perles explosées telle autre année, puis quatre maillons, et ainsi de suite jusqu’au bout du monde. Ainsi le collier n’avait fini par n’être plus qu’un cumul de réparations qui avaient totalement fait disparaître l’original.

Ça se tenait comme raisonnement.

J’ai donc cru maman, à propos de la soupe. Et tous mes frères et sœurs aussi. C’était comme un trésor. Et ça rendait moins pénible la redondance des dîners. Cette histoire aveuglait la raison. Personne ne s’interrogea jamais sur la façon dont la soupe qui, à raison de trois louches chacun par repas, aurait dû ne plus exister depuis fort longtemps, pouvait encore déborder chaque fois que maman la posait sur la table. Personne. Jusqu’au jour où je l’ai surprise en train d’ajouter des poireaux dans la marmite.

—Ne dis rien aux autres.

—Mais, tu avais dit que…

—C’est la même ! Ce qui compte, c’est le symbole.

Pour commencer, donc : l’homme a besoin de symboles. Un symbole, c’est un repère fédérateur. On le respecte, il participe de notre identité, il nous lie sans qu’on sache vraiment pourquoi. Une soupe, par exemple, ou un collier qui n’est plus ce qu’il est censé être mais qui néanmoins représente quelque chose. On est prêt à se mentir et à mentir à ses enfants pour préserver un symbole. C’est vieux comme le monde. Et c’est dans les vieilles marmites qu’on fait les meilleures soupes.

J’accompagnais souvent maman lorsqu’elle allait faire le ménage chez madame Grandière. Une belle maison qui ne sentait pas l’humidité. Il fallait veiller à ne pas crotter les toilettes, ne pas bouger les bougeoirs, ne pas user la pelouse et ne pas pianoter dans la salle réservée à cet effet. C’étaient les recommandations officielles.

Dans la pratique, je mettais un point d’orgue à ne jamais oublier d’aller observer les touches noires et blanches qui me faisaient penser à la dentition de papi. Maman me laissait faire, espérant secrètement qu’un artiste se révèle face à ce meuble noir laqué tellement mystérieux. Mais il n’y eut jamais de révélation, et j’avais chaque fois attendu dans le silence.

Il arrivait que madame Grandière surgisse et me surprenne. Je me levais chaque fois comme un soldat au garde-à-vous, inscrivant sur mon visage un air coupable et désolé. Et un jour, au lieu de me lancer son traditionnel « Peux-tu sortir d’ici, mon garçon? », elle me dit :

—Encore là ? Qu’est-ce qui t’attire ici, mon garçon ? C’est le piano qui te fait ça ? Dis-moi, mon garçon…Voudrais-tu que je t’enseigne ? (aïe, ma joue!) Voudrait-il que je lui enseigne, Maria ?

—J’aimerais beaucoup madame. Qu’en penses-tu Milo ?

—Oui. Oui, pourquoi pas. Oui, ça me plairait, madame Grandière.

—Eh bien voilà ! C’était donc ça ! Alors…compte tenu des circonstances, de l’attachement tout particulier que j’ai pour vous, Maria, et pour votre enfant (ma joue !), je pourrais être arrangeante…comment…disons faire un « prix d’amis » comme vous dîtes. Il fera des progrès très rapidement, vous verrez. Je déduirai directement le tarif des leçons sur votre paye, cela va de soi, qu’en dites-vous ?

—Qu’en fait je n’aime pas la musique, madame Grandière, merci.

Je m’étais tourné vers maman qui essayait de me sourire comme pour me remercier de ne pas lui infliger la honte de m’annoncer qu’elle n’aurait pas les moyens.

—Je crois que ça ne m’aurait pas plu, maman, dis-je au repas du soir.

—Si tu le veux vraiment, je pourrais peut-être…

—C’est trop d’argent.

—Ce n’est pas grave mon chéri. Tu auras d’autres opportunités de faire d’autres choses bien plus intéressantes.

—Comme quoi ?

—Mange ta soupe.

Deuxième point donc : l’argent, c’est pas si mal. Quand on n’en a pas, on fait avec, c’est à dire vraiment pas grand chose. Quand on en a, on fait beaucoup plus que sans. C’est sûr.

Puis il y avait Maurice.

Maurice, c’est l’épicier. Il dort jamais Maurice. Il y a toujours de la lumière et un fond d’une musique que je n’entends que chez lui. Des violons et des demi-tons. Il paraît que ça vient de loin. Faut dire que c’est pas n’importe qui Maurice. Sous ses airs d’épicier en blouse bleue, c’est un aventurier. C’est lui qui me l’a dit. Il a fait le tour du monde, dans sa précédente vie. C’est lui qui me l’a dit. Alors il connaît plein de choses.

Il m’a apprit par exemple que la mer rouge est bleue, que la forêt noire est verte, que le rouge à lèvres peut être noir, que la vie n’est pas toujours rose, que le crocodile pouvait aussi être mangé en plus de servir à faire des sacs pour madame Grandière, que dans certains pays il n’y avait même pas de quoi faire de la soupe, et ainsi de suite jusqu’au bout du monde.

—Alors ils mangent quoi s’ils n’ont même pas de soupe ?

—Rien. Ils attendent.

—Ils attendent que vous veniez ouvrir une épicerie chez eux, hein Maurice ?

—Oui, ça doit être ça.

Tout le monde connaît ses histoires dans le quartier. Mais Ludo et Nico prétendent qu’il n’est pas tout à fait celui qu’on croît. Et comme ils sont plus âgés que les autres gosses du quartier, on ne peut que les croire. Selon eux donc, Maurice serait un « sous-marin ». Un ancien espion qui attend que son téléphone sonne et qu’une voix mystérieuse lui ordonne d’aller accomplir un exploit qui sauverait le monde. C’est déjà arrivé il paraît.

Je l’ai vu quitter l’épicerie certains soirs, regardant attentivement autour de lui, comme s’il voulait s’assurer qu’il n’était pas suivi. Un pro. Il disparaissait dans la pénombre de la rue en gardant le menton collé contre la poitrine, pour faire l’incognito.

Je lui demandais chaque fois :

—Vous êtes parti tôt hier !

—Bien tard pour un curieux dans ton genre qui aurait dû être couché depuis longtemps.

—Vous êtes allé où ?

—Secret (doigt sur la bouche). Pour ta propre sécurité, il vaut mieux que tu ne saches pas. Mais regarde.

Il avait sorti une boîte en fer blanc de dessous le comptoir et l’avait ouverte.

—Tu vois tout ça ? Ces photos, ces médailles, toutes ces choses…Impressionnant, hein ? Certains tueraient pour avoir la vie que j’ai eu, tu comprends ? Je ne peux évidemment pas tout dévoiler, pour leur propre sécurité. Juste un peu. Certains secrets, les moins dangereux. Pour les apaiser. Pour qu’ils ne tuent pas. Ils voudraient tous vivre mon histoire, tu sais. Alors je leur en donne des morceaux, ça calme leur famine.

Un soir, alors que je descendais une poubelle, j’aperçus Maurice qui quittait l’épicerie, et je décidais de le suivre.

Il fallait faire attention. D’une part je ne voulais pas qu’il m’aperçoive, je connaissais la valeur du bonhomme et sa réputation, d’autre part il fallait prendre en compte l’idée qu’en le suivant je pouvais me retrouver au cœur d’une fusillade entre des mercenaires et notre bon vieux Maumau.

Il marchait sans ralentir le pas, changeant régulièrement de trottoir, pour brouiller les pistes. Un pro.

Moins de vingt minutes plus tard, il pénétra le quartier dont maman m’avait déjà parlé et dont elle disait qu’il valait mieux l’oublier tant il y avait des choses plus intéressantes à voir dans la vie. Je m’approchais pourtant, le courage sur l’épaule, jusqu’à l’angle de la rue dans laquelle Maurice s’était enfoncé.

Là, je vis Maurice qui discutait sur le pas d’une porte avec un homme. Je savais que c’était un homme, malgré son épaisse chevelure rousse bouclée, parce qu’il était mal rasé. L’homme le prit par la main et l’emmena vers la porte de l’autre côté du trottoir en faisant résonner ses talons hauts sur les pavés. Maurice disparut avec la grande rousse mal rasé.

Quinze minutes plus tard, il sortait en réajustant son pantalon. Il semblait soulagé.

Le lendemain, maman m’emmena dans un magasin qui prétendait faire du troc. En fait, les gens déposent des vieilleries à des prix dérisoires, et le magasin les revend en prenant de l’argent au passage. C’est pas du troc mais apparemment les gens s’en fichent. Ça reste idéal pour les petits budgets.

Je laissais maman s’enfoncer dans les allées de meubles en tous genres et je partais de mon côté observer les milles et un trésors qui remplissaient les vitrines. Appareils photos d’après-guerre, colliers, santons, manettes de jeu vidéo, couverts en argent, boîtes à bijoux peintes à la main, photos anciennes…comme celles de Maurice ! Assiettes murales, jumelles, porte-plume …médailles…les mêmes que Maurice ! Et même des vraies balles, comme celle qu’avait Maurice autour du cou.

—Maurice.

—Ouais, bonhomme.

—T’as jamais fait la guerre, hein ? T’as jamais vécu d’aventures, hein ? Dis-moi. J’ai vu tous tes objets de la boîte au magasin hier.

—Chutttt (doigt sur la bouche), pour la sécurité de tous, il vaut…

—Pourquoi t’as menti ?

—Parce que les gens ont besoin qu’on leur raconte des histoires, fiston ! Ils veulent rêver ! Ils ne vivent pas grand-chose tu sais…ils ont besoin de héros auxquels s’identifier, ou de s’imaginer des choses, ou de regarder d’autres vivre ce qu’ils voudraient vivre. Ils ont besoin de savoir que d’autres respirent les fleurs qu’eux ne verront jamais.

Troisièmement donc : faire rêver. L’important n’est pas ce que les gens savent mais ce qu’ils croient. C’est parfois le prix à payer pour faire rêver. Mais tous les rêves ne sont pas que des mensonges, évidemment. Enfin, je crois.

Puis, madame Raziniac a dit un jour à maman que j’avais quelque chose de spécial. C’est ce qu’avaient révélé les tests. Madame Raziniac fait passer des tests avec des images, des lettres et des objets, qu’il faut ranger, classer, identifier, avec rapidité et logique, et ainsi de suite jusqu’au bout du monde. Facile. Il paraît que les tests révélaient que je suis intelligent. Un peu plus que les autres. Peut-être même beaucoup.

La première fois qu’on m’a mis devant un ordinateur à l’école, je me suis senti comme à la maison. Moins d’un an plus tard, internet n’avait plus de secrets pour moi. Tandis que mes camarades s’extasiaient encore devant leur messagerie et s’échangeaient les potins, j’avais créé mon premier site sur l’ordinateur de l’école. Une performance. C’était plutôt basique mais ça avait le mérite d’attirer l’attention de mes professeurs et du voisinage. Maman était très fière.

C’est alors que me vint l’idée d’organiser la collecte. L’idée était simple. Je proposais aux parents d’élèves, par enfants interposés, de me verser deux euros contre lesquels ils auraient l’assurance de me voir remporter un concours prestigieux qui mettrait en valeur le nom de leur ville, donc de l’école de leur enfant et ainsi de leurs enfants eux-mêmes. Pour eux, c’était un pari à prendre, mais les gens aiment s’amuser et jouer, je le vois tous les jours dans le bar-tabac de la place des As.

En vérité, il me fallait juste de quoi m’acheter un ordinateur pour participer au concours du plus jeune créateur de site du monde. Tout le monde s’est pris au jeu. Ma réputation avait fait son chemin. Chacun voulait voir le nom de l’école de son enfant dans le journal, et certains versèrent bien plus que les deux euros demandés. Très vite, j’avais récolté assez d’argent pour acheter le matériel et me retrouver avec tout le temps et le confort nécessaires pour donner vie à mon idée.

J’ai gagné le concours.

Ma mère a été reçue par le maire.

On parle de moi dans le monde entier.

Grâce à mon site, on ne mange plus de soupe.

Quatrièmement donc : l’orgueil chasse parfois les oursins des poches des avares.

Cinquièmement : internet c’est pas bien compliqué.

J’ai donc tenté le coup. J’ai tout fait tout seul. Les formalités, le programme, mon plan de communication etc… Tout. Et si aujourd’hui je suis l’enfant le plus riche du monde, c’est parce que toute conséquence est indissociable d’une ou plusieurs causes et que mes cinq constats forment les fondations de l’idée.

Mon annonce s’est intégrée dans toute les boîtes de messagerie du monde, détournant toutes les possibilités susceptibles de l’en empêcher. Les gens ont compris que ce n’était pas dangereux. Ils ont cliqué, par curiosité. Ça les amusait, ça les faisait rêver, ils ont trouvé que symboliquement, cela avait du sens.

Et puis petit à petit c’est arrivé. Puis de petit à petit c’est passé à beaucoup-sans-cesse.

J’ai reçu des chèques, des virements, des espèces. Roupies, dollars, euros, yens, dinars etc…Il fallait juste que chaque habitant de chaque pays me verse une seule unité de sa monnaie comme indiqué sur le site qui invite à participer à l’aventure la plus folle. Un dollar par ci, un euro par là, plus un peso, plus un won, plus un dirham, plus un pound….

Tout le monde en parlait. Et plus on en parlait, plus on en parlait. Logique.

Attention. Pas d’arnaque. Je n’ai rien promis, pour ne pas avoir de comptes à rendre. Les messages étaient clairs et sans ambiguïtés.

À moi désormais d’être à la hauteur et de les faire rêver.

Pas de doutes, le rêve est la marchandise qui se vend le mieux.

PS : le site est toujours ouvert, n’hésitez pas à y faire un petit tour (et un petit don):

http://www.faîtesdemoilenfantleplusrichedumonde.com

SCOLTI, Mai 2008

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s