L’important, c’est de ne pas rester à rien faire !

Fallait vraiment que j’trouve du taf. Nan mais c’est vrai, quoi, ça f’sait pas sérieux. J’passais le plus clair d’mon temps à m’demander comment l’occuper, ce temps, et l’reste à réfléchir à comment faire pour pas être prisonnier d’cette obligation. Ouais, j’kiffe réfléchir.

Obligation, j’disais. Parce que, j’avoue, si les Autres n’existaient pas, j’m’en balancerais pas mal de savoir c’que j’dois faire d’mon temps libre. Mais sont pas foutus d’s’occuper d’leurs oignons les Autres, faut toujours qu’ils cherchent à s’mêler des affaires des gens. Le truc, c’est…que…j’avais…tout…mon…temps, moi, j’travaillais pas, j’laissais cette connerie aux Autres.

Si y avait pas lieu que j’bosse, c’est qu’j’avais différents moyens de subsistance qui m’permettaient de pas avoir à m’plaindre. Ça m’suffisait. Faut dire que j’avais pas beaucoup de besoins et pas vraiment d’envies. Le problème, c’est qu’les Autres ne voient jamais ça d’un œil amical. Faut toujours qu’ils la remènent et qu’ils jugent. Et puis, y avait ma mère aussi, et pour elle la situation n’était pas au top. C’est qu’elle se sentait obligée d’leur rendre des comptes, aux Autres. Fallait pouvoir dire que son fils avait une vie digne d’un gars de cet âge quoi, qu’il allait réussir et tout le blabla. J’ai jamais kiffé la voir perturbée.

J’sortais de chez moi. J’avais dévalé les escaliers à toute lenteur car même si tous mes voisins étaient partis au boulot, j’voulais pas perdre l’habitude de pas les déranger. Plus on est discret, moins on vous chie dans les grolles. Il était tôt. Midi à peine.

À peine j’ai ouvert la porte d’entrée qu’le soleil a voulu m’brûler les yeux. Il devait m’guetter depuis un moment déjà cet enfoiré. J’plissais les paupières pour me protéger, juste assez pour lui rappeler qu’on m’la faisait pas comme ça, à moi, mais il a redoublé d’efforts. Ouais, même lui s’y mettait. Ce fameux goût de l’effort. C’était à chaque fois la même chose, et à force d’insister, il allait finir par me convaincre de ne plus mettre un pied dehors. Gauche droite esquive.

Faut dire que j’passais pas beaucoup de temps à l’extérieur. Pour y faire quoi d’abord ? C’est vrai, c’est pas comme dans Heroes dehors, ou alors derrière des vitrines, mais j’vois pas l’intérêt d’regarder la télé à travers une vitrine, et debout en plus. Et puis les Autres viendraient m’casser les couilles en m’reprochant d’me les gratter. J’peux pas m’en empêcher quand j’regarde la télé. Nan, franchement, sortir pour sortir, ça n’a pas grand intérêt.

Moi, je sors utile. Petite faim. Piles pour télécommandes. Papier chiottes. Shampooing. Lessive à la lavande. Achat de jeux vidéos. Cigarettes. OCB. Longues. Distributeur de DVD.

C’est justement là que j’allais. Rien de mieux pour commencer une journée. C’est que j’kiffe traîner dans mon lit le matin en regardant un putain d’bon film, comme dit Biff Tanen. J’me replonge sous la couette encore chaude, j’chope un reste de joint, j’mets la main au paquet et j’me fais un bon film. Le problème, c’est qu’tous les films sont pas à la hauteur. M’endorment même parfois. L’arnaque. Devraient mettre des pastilles sur les boîtiers pour qu’on sache à quoi s’attendre, un code couleur qu’indiquerait clairement le degré d’intérêt du film. Mais ça leur ferait bien trop de boulot à ces fainéants et ils devraient se farcir tous les films qu’ils nous louent, même les plus nazes.

Alors j’ai un truc pour limiter la casse. J’embarque toujours un film de boules bien ficelé, c’est ma roue de secours en cas de film crevant. C’est une valeur sûre ça, le porno. Pas mal de rappeurs l’ont bien capté. Ça te scotche à l’écran. Jamais décevant. Et comme j’adore voyager léger la journée, j’me décharge de toute responsabilité en envoyant ma descendance dan un rouleau de Sopalin, façon Booba, avant d’commencer la « vraie journée ».

Ma daronne a du mal à s’y faire. Pas aux pornos que j’loue. À ma vie. J’lui dois tout, à ma mère. Enfin, rien j’veux dire. Enfin, c’que j’suis, quoi. En tout cas, mon RSA ne suffirait évidemment pas. M’man l’a bien compris, et c’est pour ça qu’elle bosse. J’suis pas sûr de vouloir de gosse, moi. Ça doit pas être facile. Faudra qu’j’y réfléchisse.

À la maison, la situation devenait inconfortable. Elle qui s’levait tôt le matin pour partir travailler, moi qui m’demandait comment j’allais justifier le temps écoulé durant ma journée et qui voulais y réfléchir en traînant un peu. Alors j’ai pris le problème à-bras-le-corps. Un matin, alors qu’elle rentrait pour déjeuner, j’lui dit, comme ça, cash :

—M’man, faut qu’j’vole de mes propres ailes, j’crois qu’il est plus que temps qu’ton oiseau des îles prenne son envol !

—Tu ne peux pas faire l’effort de prononcer toutes tes syllabes au moins?

—D’quoi faire ? D’prononcer quoi ? Tu m’coupes dans mon trip là, t’es aps cool…

—« Aps »…Très bien…bon…Quel enthousiasme ! C’est bien mon chéri, et tu es réveillé depuis combien de temps ? Tu as lavé tes ailes ?

—J’suis sérieux, M’man. J’me sens coupable d’être ici à rien foutre pendant qu’toi t’es partie toute la journée. J’préfère faire c’que j’ai à faire ailleurs.

—C’est à dire rien.

—Quoi ?

—Ce que tu as à faire, Charly. C’est…rien, non ?

—Ben…j’sais pas, moi ! Tu vois, tu m’embrouilles dès l’matin ! J’ai besoin d’réfléchir, putain. J’ai besoin d’temps. J’ai besoin d’être seul. J’ai besoin d’ton soutien.

—T’as besoin de combien ?

Pas plus compliqué que ça. Et on dit qu’c’est un grand pas que d’prendre son indépendance. Pour moi, ça s’est fait tout seul.

Ma mère m’a donné un bon coup de main pour le déménagement. J’ai pris la télé, le lecteur DVD, j’me suis fait livrer une machine à laver. J’voulais prouver à ma mère que j’pouvais m’débrouiller seul. Et puis elle l’a pas payée si cher. La machine a des programmes automatiques et une fonction de séchage intégrée. Ça aurait pu lui coûter bien plus cher si j’étais pas allé au bon endroit. Un débrouillard j’vous dis.

Les papiers pour toucher le RSA étaient faits. M’man n’avait pas trouvé ça compliqué. Elle m’avait assuré qu’avec les 750 euros qu’elle allait me verser chaque mois ça serait bien suffisant. Et puis, j’avais toujours la possibilité de venir manger chez elle, au cas où.

De temps à autre, elle me lançait, comme ça, un :

—J’ai peut-être trouvé un travail pour toi Charly. C’est pas très bien payé, mais ce serait un début.

—Le début d’quoi, M’man ? J’viens « à peine » (je faisais les guillemets avec mes doigts, comme dans les séries américaines) de m’installer. C’est pas tous les jours facile. J’ai pas encore toutes mes marques. Et toi tu voudrais que j’parte toute la journée pour revenir le soir dans cet endroit que je m’suis pas encore totalement approprié ?

—Tu te sentirais mieux, crois-moi. Tu rencontrerais des gens, tu ne verrais pas le temps passer.

Pas voir le temps passer. Me réveiller un matin et me rendre compte que j’suis vieux. Ça m’dépassait. J’comprenais pas ces logiques. J’avais besoin d’y réfléchir.

Ouais, rien de tel qu’un putain d’bon film. Ça, ça permet de pas trop réfléchir. J’remontais donc la rue en direction du distributeur. Déjà les klaxons des gens pressés me harcelaient. J’voyais qu’ils avaient tous une direction bien précise, un objectif qu’ils voulaient pas manquer. J’étais sûr d’accéder au plus grand choix dans la sélection. Peu de chances qu’ils viennent louer un DVD ceux-là.

J’ai glissé la carte dans la fente. Me restait juste de quoi louer un film. M’man n’avait pas pensé à recharger mon crédit. Et avec tout ce temps que j’passe à réfléchir, il m’en reste pas pour penser à c’genre de choses.

J’décidais d’prendre directement la roue de secours, au moins j’évitais d’avance une déception, puis j’rentrais à l’appartement. Mon appartement. Mon « chez-moi » (avec les doigts, guillemets). La douce odeur d’herbe flottait encore dans le salon. J’pé-cho l’mégot du pétard que j’avais rallumé au réveil et m’lançais pour défi d’le finir avant d’avoir roulé le suivant. C’est important, se fixer des objectifs dans la vie, pour garder l’cap.

Le DVD. Comme les voisins travaillaient j’pouvais mettre le son à un volume raisonnable. J’ai allumé l’mégot. Les premiers gémissements ont envahi la pièce. L’histoire était bonne, puisque inexistante. On allait à l’essentiel et ça ça m’plaît. L’héroïne ? J’vous raconte pas. Donnie Brasco : « J’te raconte pas ». J’kiffe cette réplique. Putain d’bon film. Bref. J’sentais un frétillement électrique m’inonder. Putain c’qu’elle était bonne. Roulée juste comme il fallait. Ni trop, ni trop peu. Des courbes se dessinaient devant mes yeux et laissaient place à d’autres plus belles encore. J’la voyais, là, brûlante, juste devant ma bouche, allongée, complètement offerte. J’étais seul avec elle et j’pouvais en profiter comme j’voulais. Elle me retournait le cerveau. Ah ouais, ce qu’elle était bonne cette herbe. Fallait qu’jle dise à Jojo ça.

Jojo c’est mon dealer. Livre à domicile. Il a l’sens du commerce, Jojo. Pour c’qui était du film, il était plus que décevant. Au final la gonzesse était un gonze. Une roue de secours crevée.

J’décidais d’fermer les yeux et d’me la faire à l’ancienne. Laisser la force de mon imagination dominer totalement mon désir. J’laissais traîner mon autre main dans le caleçon, et tentait d’me faire grossir la nouille. Rien n’y faisait. Juste un frétillement. J’avais perdu l’envie d’bander. Voilà c’qui arrive quand on réfléchit trop. On en perd l’imagination. Et puis Jojo y est pour quelque chose aussi, j’en suis sûr.

Mais c’était un signe, tout d’même, faut bien l’avouer. Jamais ça m’était arrivé ça. Mes habitudes étaient soudainement bouleversées. Il s’passait quelque chose, et mon instinct d’aventurier était revenu au galop. Enfin, peut-être pas si vite mais j’sentais qu’il voulait revenir vite. Pas trop quand même.

En tout cas, ça voulait bien dire c’que ça voulait dire. J’pouvais plus rester là à m’branler. J’étais prêt à céder la place à quelqu’un d’autre. Mon heure était venue. J’allais plus juste attendre qu’ça s’passe. J’allais casser la gueule à mes problèmes, mes soucis, j’allais me lever l’matin, j’allais me coucher le soir et le reste du temps j’allais faire comme les Autres. Sûr, fallait qu’je cesse cette vie.

J’ai vite trouvé du travail. C’est pas si compliqué en fait. Contrairement à ce qu’on entend dire. Moi je dis : quand on veut, on peut ! D’ailleurs, c’est ce que j’ai dit à Maman. Je lui ai dit, comme ça :

—Quand on veut, on peut !

Elle semblait fière de moi. Ça faisait du bien de briller dans ses yeux. Je savais que c’était important pour elle. Je gagnais mon propre argent. En plus du sien, ça commençait à faire des sommes coquettes. Désormais elle pouvait dire à ses amis que son fils avait une situation, qu’il était normal, comme tous les Autres. Et puis, comme elle le disait toujours : « L’important, c’est de ne pas rester à rien faire ! ».

Moi, je travaillais d’arrache-pied. Je ne comptais plus les heures. Ni les billets. J’avais définitivement arrêté de me branler. Je prononçais toutes les syllabes. J’imaginais d’un air moqueur ceux qui, dans leur chambre à la lumière tamisée, continuaient à se palucher tout seul.

J’étais donc lancé dans une carrière prometteuse. Carrière, un mot tabou quelques mois auparavant. Mes collègues me respectaient, j’étais efficace, inspiré. C’est pas si compliqué de sortir de la merde, il suffisait de se sortir les doigts du cul pour les mettre ailleurs.

Ma mère n’a pas compris tout de suite paraît-il, quand son collègue l’a agrippé par le bras en riant dans les couloirs. Il lui a peloté les fesses en la bassinant sur le fait qu’elle ne pouvait qu’être comme son fils, que les chiennes ne font pas des chattes, il lui dit que ce n’était pas grave, que ça ne l’avait pas choqué de me voir sur son écran de télé en train de baiser à tout va des brochettes entières de gonzesses, bien au contraire, et que « l’important, c’est de ne pas rester à rien faire! ». La pauvre, elle ne savait même pas que j’étais devenu une star du X, alors de là à imaginer s’offrir en levrette !

Le gars a violé ma mère. Une scène que j’avais tourné, où je forçais la main à la mère d’un pote fictif. Il la connaissait par cœur apparemment. Tandis qu’il accusait le coup de l’effort, elle a trouvé assez de force pour lui planter un stylo dans la gorge qui l’a séché sur place. On a interné ma mère, enterré le mec, et j’ai arrêté de bosser.

J’pouvais rester à rien foutre. Ça m’allait. Ça crée trop d’problèmes le travail.

J’ai besoin d’réfléchir.

SCOLTI, Octobre 2007

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