Chère famille, Chers amis, Chers autres

La vie est merdique. Allez, effacez-moi cet air con, vous savez très bien que j’ai raison ! On enchaîne peine, souffrance, frustration, douleur. Chaque jour. Dîtes pas le contraire. Bon, je vous l’accorde, un sourire de temps en temps, mais faîtes pas comme si vous ne saviez pas que ce n’est qu’un Sparadra Winnie l’ourson sur une plaie qui va du cœur aux couilles. Le quotidien nous pourrit comme la vérole. Mes journées ? Ma frêle carcasse se traîne de la cuisine aux toilettes, des toilettes à la salle de bain, de la salle de bain au travail, du travail au lit, du lit à la cuisine, et ce chaque jour de cette vie pénible et redondante.

Il n’y a pas grand chose à dire en vérité, mais comme tous mes prédécesseurs, le besoin de vous laisser une explication a été le plus fort. Je ne voudrais pas que vous pensiez que j’ai disparu et que vous entamiez des recherches qui vous mèneraient dans un trou plus profond que l’abîme de vos minables vies.

Tout jeune déjà, on me disait que je n’atteindrai pas mes rêves, que le destin se poursuit lui-même et que si par hasard il s’attrapait, il ne me réserverait pas un autre sort. Alors comme feu-mon-cher-enfoiré-de-père le disait : pourquoi te faire des illusions ? Je n’étais pas fait pour avoir une vie exceptionnelle. C’est là tout le bien qu’on me souhaitait. C’est pourquoi je préfère en finir.

J’aurais pu vous quitter en ne laissant de moi que mes intestins vidés sur mon lit de mort après une vie de merde, mais quelque part ça me fait chier. Ne vous en faites pas, je trouverai une fin plus glorieuse. De plus, je plains celui qui a la tâche délicate de nettoyer les derniers restes du dernier soupir. Mais faut bien que quelqu’un le fasse. Y a pas de sous-métier. C’est ce que j’ai toujours essayé de faire comprendre aux gens qui cherchaient à me démontrer le contraire. Je reste convaincu qu’on a tous une utilité dans ce monde. Mais être juste utile ne suffit pas. Sans plaisir, à quoi bon continuer ? Et, pardonnez-moi, je ne connais du plaisir que sa définition.

Je suis plutôt fier d’avoir fait ce que j’ai fait. J’ai contribué, en gobant ces centaines de hamburgers, à m’assurer que le tout-venant conserve une bonne santé, toute relative certes, mais personne n’en est mort. Pas encore. Je ne serai pas là pour le voir. Putain de métier. Goûteur de hamburgers. La poisse.

Je tenais à ce que Bertrand sache que quoi qu’il se passe, notre amitié traversera les siècles. Je n’oublierai jamais le jour où il m’a sortit des griffes de cet enfoiré de Pluquet et ses salopards de sbires. Sans son intervention, j’aurais peut-être perdu ma deuxième main. Bertrand, je ne pourrai jamais rien faire d’aussi brave à ton égard, mais le coeur y est. Depuis, tu as toujours été présent dans ma vie. Mais une présence seule ne suffit pas. Il faut être lucide, j’ai eu une vie de con et tu n’as pas contribué à relever le niveau. Tu n’as jamais eu de rêves mon pauvre Bertrand. Je te pardonne pourtant. Puisses-tu faire en sorte de relever la tête et de ne pas baisser le bras en abandonnant les tiens comme je le fais.

Amélie. Amélie. Amélie. Trouverais-je jamais les mots ? Non. De toute façon il est trop tard et ça ne changerait rien. N’écoute pas ce qu’on te dira de moi. Oublie moi, tout simplement. D’aucun se chargera de te trouver un géniteur robuste et digne de toi afin que tu puisses enfin procréer. Je sais que c’est ton plus grand rêve. Je l’ai lu dans tes yeux. Tu trouveras à la cave une réserve de croquettes saveur foie gras et une toute nouvelle brosse qui te fera un poil des plus soyeux. Je les gardais pour une grande occasion, nous y voilà. Tu auras été la plus fidèle des chiennes. Mais la fidélité seule ne suffit pas.

À mes frères et à mes soeurs, je souhaite dire qu’ils n’ont pas à s’en vouloir. Ils ont été parfaits dans leurs rôles respectifs. Tantôt tortionnaires, tantôt câlins, tantôt délateurs et tantôt complices. Si feu-notre-mère n’avait pas mis fin aux jours de feu-notre-cher-enfoiré-de-père, notre vie aurait certainement été différente. Vous n’y êtes pour rien. Le grand vide de ma présence ne sera plus une idée. Vous m’avez aimé à votre façon, vous avez fait ce que vous avez pu. Mais le minimum ne suffit pas.

À mes collègues, je souhaite un bon appétit. Vous savez comme moi que notre tâche est douloureuse mais elle vaut la peine d’être menée. Goûtez, goûtez, goûtez. Notre mission de santé publique est essentielle mais, s’il vous plaît, restez digne et n’en mourez pas. Pensez à celui qui nettoie. Même si nous n’avons jamais créé de véritables liens, le respect s’était installé sans prévenir. C’était déjà pas mal. Pourtant, le respect seul ne suffit pas.

Je sais que mon geste va vous paraître à tous incompréhensible. Je vais laisser de coquettes économies et quelques biens que ma vie sans écarts m’a permis de cumuler. Ainsi la partie ci-dessous sera sans conteste celle qui vous intéressera le plus. Je ne vous cacherai pas plus longtemps ce que vous finirez de toute façon par découvrir : je suis l’unique gagnant de l’Euromillions, celui dont la presse a tant parlé ces derniers jours.

Cette somme ne vous concerne pas. L’usage qui en sera fait demeurera à jamais un mystère pour vous tous. Croyez-moi, ce sera bien mieux comme cela. Je sais, vous connaissant suffisamment, que vous ne sauriez pas comment utiliser une telle somme et qu’un con reste un con, même riche. Donc autant qu’il ne le soit pas.

Voilà donc maintenant la partie pratique dont se chargera la notaire :

Je lègue la moitié de ce que je possède (biens mobiliers et immobiliers, ainsi que l’argent disponible sur mon compte courant) à celui de mon entourage (cf annexe ci-joint) dont on constatera qu’il a la plus petite verge. Ceci devra être certifié par un médecin et vérifié par l’ensemble des prétendants au grisbi (cf toujours annexe ci-joint).

L’autre moitié reviendra à celle de mon entourage (cf annexe bis) dont l’haleine se rapprochera le plus de celle de l’infecte cafard qui m’a harcelé pendant toutes ces années sous prétexte qu’il était mon supérieur hiérarchique. Vous trouverez l’haleinomètre dans mon bureau. Débrouillez-vous.

Ça semble mesquin, non ? Et pourtant. Il semblerait que je fasse déjà partie de ceux qui s’emmerdent tellement ils sont pétés d’oseille.

Voilà, il n’y a pas grand chose à ajouter. Cette lettre est à l’image de ma vie. Courte. Vide. Sans gloire. Sans aventures. D’une banalité fracassante. Ma vie ne manquera à personne, assurément, même pas à moi-même.

C’est pour toutes ces raisons que j’ai décidé d’y mettre fin. Ne pleurez pas. Ne regardez pas le passé. N’imaginez pas l’avenir tel qu’il aurait pu être si mon choix avait été différent. Cela devait changer, je vous l’assure. La corde m’a déjà tenté. Le pistolet de feu-ma-mère aussi.

J’aurais eu toutes les raisons du monde de me suicider compte tenu des lignes précédentes, mais en fait je n’ai plus de temps à perdre.

Une nouvelle vie m’attend. Mon avion part dans deux heures.

SCOLTI, avril 2007

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