Les Jumelles

Elle se recroqueville et le cartilage craque comme une coquille d’escargot. Les nerfs crispés interdisent autre chose que le replis des os. Au centre de la boule qu’elle forme la chaleur fait presque mal, à l’intérieur d’elle-même c’est le noir, presque total.

Plusieurs jours déjà.

Cette douleur.

La genèse de la rage du Décideur, qui peste. Toujours elle qui déçoit, et c’est elle qu’il déteste. Peu Lui importe qu’elle se répande en larmes, il lui doit d’avoir été contraint de déposer les armes.

Humiliation.

Pas de pardon.

Journées entières dans ce sac.

Pas de lumière, les nerfs craquent.

Sa sœur a tenté de la détendre, vainement, l’ouvrir comme s’ouvraient les fleurs sur les tombes au printemps, avant l’arrivée des bombes, vainement. Mais Elle n’avait cherché qu’à satisfaire le Décideur.

C’est Elle l’Élue, sa sœur.

Le jour où elle s’est repliée comme pour se protéger, l’Exclue a commencé à craindre d’être éliminée. Le Décideur avait crié un jour qu’il s’en séparerait, avait hurlé pourquoi est-ce que je te garderais !!!!

Salope !

Tout ce qui arrive est ta faute !

Je comprends. Je ne vous en veux pas.

Elle avait alors pensé qu’Il la supprimerait. Deux ans de guerre déjà, et qui s’en soucierait. Priorités ailleurs en ces temps de folie. Les miettes de police se fichent des affaires de famille. Il le sait, Il en profite, Il en abuse. Alors Il lui arrive de la frapper de toutes ses forces et de la projeter sur l’écorce des murs de la chambre qui se fend chaque fois un peu plus. Sans prévenir. Jusqu’à ce qu’elle saigne. Jusqu’à ce qu’elle dégouline.

Elle ne bouge pas. Elle Le regarde faire sans bouger. Il ne m’aimera jamais. Il n’en a que pour Elle.

Une autre nuit.

En boule.

Contractée.

Chaleur rassurante.

Le Décideur dort.

Pourquoi. Survivre. Exister. Sans Elle.

Cette pensée jaillit comme un séisme. La liberté comme récompense à l’égoïsme.

Seule. Non. Dormir.

Je ne sais plus pourquoi. Un effort. Le sommeil aidera. Un effort. Pourquoi moi ? Pourquoi Elle ? Je n’ai rien fait de mal Il me fait mal et je n’ai rien fait de mal et Elle ne fait rien pour m’aider et je n’ai rien fait de mal. Je n’ai pas choisi. Un effort. Se souvenir. Pourquoi.

Les armes automatiques jouent maintenant leur symphonie. Des résidus de ville rappellent l’ancienne cacophonie. Juste des façades ici et là. Comme un décor de cinéma. Mais sans charpente derrière. Des amas de débris qui forment des barrières. De corps. De pleurs et de cris étouffés.

Un hangar sert d’hôpital de fortune.

Agitation.

Cris.

Hygiène précaire.

Les uns espèrent, les autres expirent.

Ça s’était joué à rien.

Mais elle était sortie la seconde.

Affaire de contractions, de mauvaise décision de la sage-femme, ou coup du sort.

À un mouvement.

Personne n’y avait attaché d’importance.

Mais elle aurait pu être l’Élue.

Ç’aurait pu être moi. Je ne peux pas lui en vouloir. Elle est ma sœur.

Celle en qui elles avaient grandi en était morte. Première victime. Le Décideur avait du faire avec elles, sans elle. Elles n’avaient pas eu le choix. Rapport intime.

Peut-on décider de tout ?

Il les a fait grandir.

Elles lui doivent tout.

Grandir.

Se révéler.

Obéir.

Il a fait d’Elles ce qu’elles sont.

Des esclaves. Il a fait de nous ses esclaves. Mais Il n’est rien sans nous. Il nous doit le rictus qui lui fend le visage après chaque saloperie. Elle s’en moque, Elle. Elle est l’Élue. Il ne lui fera jamais payer.

Le Décideur ne l’a pas séparée de sa sœur, ni de Lui. C’était parfois passé à deux doigts lors d’accidents de l’enfance sans incidences. Mais Il avait chaque fois fait ce qu’il fallait et avait pris soin d’elles. Toujours avec Lui. Elles connaissent tout de sa vie.

Tout.

Il ne leur cache rien.

Pas d’autre choix.

Il me cache des choses. Elle, elle sait. Je devine ce qu’il fait avec Elle. Toujours elle. Et moi, sur le côté, à attendre qu’ils aient fini.

Elle se réjouissait d’être encore auprès d’Elle. Et même s’Il les tenait écartées comme des ailes, souvent, parfois il permettait qu’elle se mêlent. Les contacts physiques ont toujours été rares, et lorsqu’elles se touchent sans jamais crier gare, l’Exclue jubile de retrouver sa sœur.

Furtif.

Explosif.

Bon.

Jamais pendant des heures.

Pour ça, il faut qu’il soit heureux. Attendre qu’un peu de joie emplisse son cœur vide.

Si rare.

Si bon.

La joie.

Là, Il les oublie, quand son visage se ride.

Profitons-en. Il rit.

Puis le rire se ternit.

Le Décideur revient à lui.

Retournez d’où vous venez.

Au travail. Obéissez.

Obéir. Il suffirait de dire non. Il suffirait de ne plus bouger. Une carapace. Une chaleur rassurante.

Elle est un miroir. Se mettre face à Elle, c’est se voir. Mais à l’envers, constater que le droit chez l’Autre est le revers.

Faîtes ceci, faîtes cela. Il n’a pas besoin de nous parler. On exécute. Sans moufter.

Le Décideur tremble.

C’est chaque fois la même chose.

Quand les avions survolent ensemble la ville est ecchymoses. L’ennemi semble perdre du terrain depuis quelques semaines. Rien de bon pour Lui, que cette guerre se mêle de ses activités et le mette en danger.

Pas de bombes.

Pas encore. Juste la peur engrangée.

Les Jumelles savent qu’Il veut recommencer.

Elles le sentent, ça picote, elles savent comment c’est.

Humiliation sur le champs de bataille. Préoccupé par elles. Focalisé sur Lui. À regarder son monde, il en avait fini par ne plus voir celui qui l’entourait, et avait oublié de rester aux aguets. Et tandis qu’il avait tenté de fuir avec elles pour vaincre la mort qui rôdait, l’éclat d’obus l’avait ramené à la réalité.

Double humiliation. La fuite et la blessure.

Sa faute à Elle, ça le rassure.

Uniforme au placard, et courage sur un cintre. Ça lui laissait du temps, la vie civile.

Il n’a pas besoin de parler. Il parle si peu. Mais elles n’ont pas besoin d’entendre sa voix. Elles le connaissent sur le bout des doigts.

Il veut qu’elles Lui nettoient le visage. Ça Lui donne du courage. Être propre pour pouvoir se salir.

Elles ne protestent pas. Ne protestent jamais. Connaissent le rituel du monstre affamé.

Comme d’habitude, l’Élue s’attarde sur les joues, les lèvres. L’idée de père qui les élève est au tombeau depuis ce jour. Maudit. Il a changé. Le dit. L’Exclue ne peut plus l’appeler père. Elle ne réagit plus et La voit qui se perd, lascive.

L’eau a frappé la peau, et derrière les paupières sont apparues ces femmes.

Blondes, rousses, brunes, infâmes.

Elles ne sont plus.

Sur leur tombe les fleurs fanent.

Il est leur salut.

Ce salaud qui les salit.

C’est l’eau qui lui rappelle les larmes.

C’est son pouvoir, son arme.

La guerre est une chance dont profitent les dieux. La poussière et le sang aveuglent tous les yeux.

Chacun pense à sa peau.

Assouvir ses désirs

Sombrer dans le plaisir d’une agonie.

C’est plus fort que Lui.

Il en a toujours été ainsi. Adolescent déjà, elles se soumettaient à ses pulsions. Elles n’avaient pas le choix. Scellées. Répulsion. Mais l’Exclue avait goûté de l’obus. Et un soldat n’avance pas seul. Sa faute à Elle.

Elle n’y a jamais pris goût. Elle fait juste ce qu’Il ordonne. Mais sans elles il n’est rien. Sans elles pas de rictus. Il aurait suffit de ne plus bouger, chaque fois, et les blondes rousses brunes souriraient encore. Mais l’instinct de survie était beaucoup plus fort. C’étaient elles, ou Elles.

Le rituel. L’Élue essuie délicatement le visage du Décideur. Douceur. Le satisfaire, pleinement. Lui, est déjà dur et elle constate que le pantalon en toile n’offre qu’une faible résistance à sa trique. Sans protester, l’Élue l’empoigne et entame les aller-retours.

Il a besoin de se délester pour que ça suive son cours. Elles le savent.

Et voilà qu’il décharge par salves.

Immondes.

L’Exclue nettoie l’Elue de la souillure.

Se toucher.

Se sentir.

Sans mur entre elles. Situation ingrate qui a du bon.

Lui, chemine déjà vers l’objectif et ne leur porte plus attention.

Profitons de l’instant.

Il les revêt de leur tunique noire. Elles se laissent faire comme des monstres de foire. Puis il les force à se frotter l’une contre l’autre.

Du cuir entre Elle et moi.

C’est notre absence de sensations.

L’heure. De la damnation.

Il sort, et elles sont avec Lui. Qui s’étonnera de leur présence où en ces temps de guerre les Solitaires font figure de parias ? Ceux-Qui-sont-Seuls ne méritent que des regards glissants.

Ils ne sont plus à la hauteur.

Ils ont capitulé.

Ne pas vivre d’humiliation supplémentaire.

La garder près de Lui.

Même malade.

C’est pour ça qu’il ne m’a pas encore supprimée.

L’une sur sa gauche, l’autre sur sa droite. La tunique les rend moites. Pas de contacts permis.

Elles se contentent de suivre le mouvement.

Initiative interdite, simple balancement.

D’autres gisent pour moins que ça.

La femme au châle rouge est assise en terrasse. Le soleil l’éblouit, et elle plisse les yeux quand devant elle Il passe. Elle le reconnaît.

—Vous êtes en retard.

Large sourire.

—Pardonnez-moi. Je voulais qu’elles soient propres, vous comprenez.

Il lui présente l’Élue.

—Elles ont bien travaillé aujourd’hui. Joli châle.

Encore Elle. Et je reste derrière. Il fait comme si je n’étais pas là. Elle aussi. Tous. Je les hais.

—Je comprends. Il faut rester vigilant par les temps qui courent. Il s’agirait de ne pas les laisser attraper des maladies qui compliqueraient encore plus la situation. Je m’évertue à la même chose en ce qui les concerne.

Et elle présente ses filles au Décideur.

Quelqu’un de juste. Si rare. Elle n’en laisse pas une sur le côté, elle. Elle ne fait pas de différences. Je te hais.

—Elles sont magnifiques.

—Vous êtes sûr que ça ira ? Elle semble malade.

Elle désigne l’Exclue.

Va pourrir en enfer.

—Ne vous en faîtes pas.

Silence.

—Alors allons-y.

—Je vous suis, madame.

Ils marchent l’un à côté de l’autre sur les pavés brûlants. L’hôtel est proche. La guerre, les disparus, la vie qui devient moche. La possible victoire qui les libérerait. Enfin.

Les Jumelles suivent la marche sans jamais remuer.

Discipline. Discrétion. Et se faire oublier.

Un chambre plutôt coquette. Comme préservée du reste.

Il est habitué, et connait chaque geste.

Elles aussi, elle n’est pas la première.

Le cadre importe peu, chaque endroit est l’enfer

Personne ne s’attarde sur la décoration.

—Avant de commencer, j’aimerais juste savoir…comment avez-vous fait pour me trouver ?

La châle se tasse sur le sol.

—La rumeur a fait son chemin.

—Je vois. Je suppose que je n’en saurai pas plus, mon coco.

—Vous supposez bien.

—Tu n’as pas l’intention de discuter on dirait.

—C’est déjà fait.

—Très bien. Détends-toi alors.

La femme se retourne et le chemisier s’ouvre. Les catins sont dociles, et le mépris les couvre. Surtout en temps de guerre. Qui pour s’interroger ? On pense à se cacher, à boire, et à manger. Les autres sont les autres.

Le chemisier recouvre le châle.

La cambrure de la pute aspire le Décideur.

Un frisson le traverse, il sent naitre le râle

Les Jumelles sont moites, rejoignent sa hideur.

Il n’a pas besoin de dire.

Elles sont là pour faire.

Peut-être une chance de lui prouver qu’elle aussi peut faire mal. Elle se détend.

Le Décideur la regarde, rictus, et la voit qui s’étend. Elle obéit.

De toutes ses forces elle serre le manche du hachoir et surgit de son dos.

Détermination.

Je ne lui laisserai pas le choix. Il sera obligé de m’aimer.

Mais L’Élue sort la lame de la poche intérieure du veston.

Toujours cette même assurance.

Cette répugnante arrogance.

La putain se retourne, et lorsque sa bouche s’ouvre, le ventre est lacéré et les tripes découpées.

Plus rapide.

Plus précise.

Plus efficace.

Chaque fois.

La viande dégringole sur le chemisier.

Salope.

Il chuchote.

—Voilà pour toi, p’tite pute.

Mais L’Exclue ne lâche pas, et quand la femme s’affaisse, en profite pour venir frapper la gorge avec l’instrument de boucher. Le hachoir ne s’enfonce qu’à moitié, contre la peau tendue.

Travail grossier, et le sang du gosier gicle sur le Décideur, l’aveugle.

Il meugle.

—Merde !

La câtin s’éffondre. Châle. Chemisier. Tripes. Marionnette.

De l’extérieur parvient le son des bombes. On mesure le terrain gagné au nombre de tombes et de vies arrachées.

Une de plus.

Le Décideur regarde l’Élue, tâchée, de sang.

Il sourit. Elle a docilement fait tout ce qu’il souhaitait et il lui fait comprendre qu’il faut la fouetter, alors qu’elle tient encore le hachoir.

Et la lumière s’étouffe dans la venue du soir.

Elle refuse les coups, et ne lâche pas le manche, elle attend qu’Elle arrête, elle attend qu’Il se penche sur la femme. Beau travail.

Comme toujours. Elle. Encore Elle.

L’Exclue sent la colère l’envahir pendant que sa sœur touche la cadavre encore chaud.

Elle se crispe.

La maladie.

Et la rage déborde, tout juste bonne à nettoyer sa sœur.

Son tour viendra, après, comme chaque fois.

Toujours après.

Depuis le commencement.

Je te hais.

Elle serre alors le manche, fort, jusqu’à le briser, et élève l’instrument, prend le temps de viser.

—Non !

Aucune réaction. Elle s’est laissée trancher et tombe sur le sol. Un mouvement d’agonie, loin du bras qui rissole. Le sang coule à flot. Elle n’avait aucune chance.

Seule. Enfin. Tu n’as plus le choix. Tu dois m’aimer désormais.

Le Décideur regarde la catin noyée dans la flaque rouge. Le châle a disparu. À côté de la pute, sa main droite, inerte sur le plancher. Et son sang qui se vide. Sa main gauche qui ne veut pas lâcher le hachoir.

Enfin seuls.

Un cri jaillit des tripes.

Dehors les combats font rage. Les corps s’écroulent comme des dominos. Vito regarde la main qu’il vient de se trancher sans avoir rien pu contrôler.

La Gauche ne sera plus l’Exclue.

Elle laisse tomber le hachoir, et se referme sur Elle-même.

La maladie.

Chaleur rassurante.

Il n’a plus le choix.

Il ne Lui reste qu’Elle.

Celle qu’il déteste.

Depuis toujours.

Depuis le commencement.

SCOLTI, Janvier 2011

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