Are you ready ?

Lui, c’est les routes goudronnées, les villes plates parsemées de hauteurs artificielles, le gris qui enveloppe tout et l’air saturé de particules fines. C’est les parcs entretenus en centre ville, les centres commerciaux bondés le samedi, l’attente pour traverser, le bruit des klaxons quand un camion s’arrête en double file pour décharger ou celui des motos qui accélèrent pour se la raconter, c’est les merdes de chien qui tapissent les trottoirs. C’est les bars qui débordent jusque dans la rue, les filles qui portent des robes volantes des jupes moulantes ou l’inverse, le DJ qui se courbe sur ses platines casque pincé entre l’épaule et l’oreille, les sirènes étourdissantes des ambulances qui hurlent en pleine nuit. C’est Kery James, Assassin ou Youssoupha. Lui, c’est tout ça. Les montagnes qui dentellent l’horizon, les canyons qui aspirent le coeur, les rivières d’eau pure qui puent la truite, et toutes les autres conneries d’abeilles qui grésillent et de coyotes qui gueulent à la mort, il les laisse habituellement à Instagram et aux touristes en short en mal d’aventure. Il lui arrive parfois d’aller se ressourcer en pleine nature comme tout le monde, mais ça dure jamais plus d’une heure, rapport au silence angoissant à peine brisé par le son des bestioles.

C’est chaque fois la même chose dès qu’il sort des routes balisées et lisses, il perd immédiatement ses repères, et c’est exactement pour ça qu’il roule lentement sur ce chemin en faisant bien gaffe à ne pas vriller et se retrouver au fond d’un de ces putains de ravins. Rouler sur une grosse caillasse pointue et crever ici serait la merde totale, et il écoute les pneus qui craquent comme des chips sur les cailloux ocres en essayant d’éviter au mieux les obstacles. Des chips. Nico se ferait bien un paquet maxi-format au Paprika, Lays tant qu’à faire, et il regrette déjà d’avoir quitté le motel sans rien prévoir. Il a juste pris son matos et est sorti de la chambre à l’arrache, comme ça. Belle boulette. Maintenant, il peut juste compter sur les deux bouteilles d’eau déjà chaudes qui traînent sur le sol du siège passager et qui lui permettront à peine de patienter le temps de se retrouver face à un steak-frites. Heureusement, y a cette épicerie qu’il se souvient avoir aperçue sur la route qui mène à la maison, et avec les quelques dollars qu’il a en poche il finira bien par s’envoyer un truc dans l’estomac s’il la retrouve enfin.

La carte routière sert à rien, le GPS encore moins, la baraque est au milieu de nulle part et c’est du fait exprès. Il s’attendait à se tromper de route à plusieurs reprises et ça n’a pas loupé, mais après plus de deux heures passées à errer de rochers en bosquets et de cactus en pentes abruptes, le paysage devient enfin familier. Il reconnait le chemin, aucun doute, et finira par tomber sur l’épicerie avant de reprendre la route en direction de chez Henry.

Le soleil lèche l’Arizona jusqu’à la moindre miette. Ça aussi il l’avait oublié. Le trou du cul du diable. Nico roule vitres ouvertes, mais le vent qui s’engouffre est si chaud qu’il transforme l’habitacle en sauna. 400 billets de location de bagnole, clim’ en panne incluse, belle arnaque. Trois heures de route déjà.

C’est ce rocher en forme de cactus qui lui a confirmé qu’il était sur la bonne voie, et c’est après l’avoir laissé derrière lui qu’il a appuyé sur REC, puis qu’il a clipsé la caméra sur le pied qu’il avait coincé sur le tableau de bord. Il sait qu’il n’est plus très loin, et que chaque image captée pourra le mettre sur une piste au cas où il rentrerait bredouille. Les batteries, il y a pensé, toutes chargées à bloc, aucune crainte à avoir. Putain de fournaise.

Après avoir serpenté sur presque deux kilomètres, il aperçoit enfin la maison en contrebas, sur le flanc de la colline, et comprend que cette bonne nouvelle signifie en fait qu’il a loupé l’épicerie et que son ventre continuera à se tordre un bon bout de temps. L’enfer.

Il arrête la voiture sur le bord de la route, déclipse la caméra qu’il laisse tourner, sort péniblement, s’essuie le front avec l’avant-bras, trempé lui aussi, et décide de finir à pied. Arriver en marchant laissera à Henry le temps de choper ses jumelles et de s’interroger avant de le tirer comme un lapin.

La première fois, c’était en 2012, trois ans avant qu’il ne décide de revenir. Ce jour-là, Henry était venu le chercher devant un bar de la ville où ils s’étaient donnés rendez-vous après leur cinquième entretien téléphonique. Au tout début, Henry s’était méfié quand Nico lui avait dit « french television » et l’avait envoyé chier, puis au fil des appels le gars avait commencé à avoir confiance et avait fini par accepter le rencard. Tout ce cinéma avait amusé Nico, et le délire d’Henry avait même fini par l’intéresser, mais ça n’était pas allé jusqu’à bouleverser ses habitudes. Sans ça, il ne serait jamais parti sans un sac, juste au cas où, et n’entendrait pas son ventre gargouiller comme un zombie.

Nico était arrivé bien en avance au bar, et après avoir avalé quelques bières il avait passé une bonne heure à regarder les voitures défiler en se demandant laquelle était celle d’Henry. Le mec lui avait annoncé qu’il arriverait dans un pick-up rouge, et Nico venait de voir passer le vingt-deuxième quand Henry avait fini par arriver. Il s’était arrêté juste devant lui, l’ayant reconnu au pied de caméra que Nico portait comme un carquois, puis il l’avait invité à grimper fissa dans la voiture. Très vite ils avaient engagé la conversation, d’abord sur la base de leurs échanges téléphoniques, puis en insérant quelques banalités forcées pour combler les vides comme ils l’auraient tous les deux fait s’ils avaient été coincés dans un ascenseur avec un inconnu. Ils avaient zappé la cagoule qu’Henry portait et avaient fait comme si elle n’existait pas, Nico avait préféré ne pas le froisser d’emblée en l’interrogeant sur le pourquoi, et le gars avait fait comme si c’était tout à fait normal d’être masqué. Puis, après les c’est magnifique par ici y a pas grand monde il fait chaud non, Henry était entré subitement dans le vif du sujet sans que Nico ne le lui demande.

Sans jamais chercher à se justifier, Henry avait commencé par dire si j’ai choisi de construire ma maison si loin du reste du monde c’est pour éviter les rôdeurs ou décourager quiconque voudrait nuire à ma famille et à moi-même, mais ça permet aussi de nous éloigner de la société et de ses perversions faut bien le dire, et puis, surtout, faut être prêt. Nico l’avait écouté déblatérer et avait compris entre les lignes comment le gars avait embarqué toute sa famille dans ce qui lui était apparu comme une paranoïa profonde. La femme d’Henry, Clara, n’avait pas été difficile à convaincre, l’amour inconditionnel et une éducation religieuse solide ayant largement suffit. Les enfants, eux, n’avaient pas eu le choix, alors qu’ils n’avaient que quatre et six ans à l’époque et qu’ils étaient de parfaites éponges prêtes à tout absorber.

Henry avait sillonné la montagne pendant plus d’une heure avant d’arriver aux abords de la propriété. Puis, après être descendu du pick-up, il avait enfin ôté sa cagoule. Nico s’était attendu à voir apparaître une tête de gros malabar bourru, mais avait du s’incliner face à la bonne bouille d’Henry qui souriait en poursuivant son laïus sur les ignorants et les manipulateurs. Emballé par la folie qui se dégageait de ce discours, Nico s’était dit qu’il tenait vraiment un bon sujet.

Le grillage entoure la maison sur un large périmètre d’environ 500 mètres, peut-être plus, et se tend légèrement vers l’arrière par endroits, comme si quelqu’un avait tenté de le franchir en se jetant dessus. L’ensemble fait penser aux courbes d’un éventail à moitié déployé. Du vent. Voilà ce qu’il faudrait. Rien qu’une minuscule brise, ou n’importe quoi d’autre qui permettrait de tromper les sens et d’oublier cette chaleur infernale. Nico pousse la barrière qui grince et s’ouvre sans résister. Elle n’a pas survécu à l’ouragan, aux animaux ou aux rôdeurs, et son état indique avec certitude qu’Henry n’est plus sur les lieux. Dans le cas contraire, il n’aurait jamais permis de faille. Il sent ses muscles qui se détendent. S’approcher de cette maison sans armes restait dangereux vu le genre du mec, et constater qu’il n’est plus là le fait se relâcher enfin. Il se retourne un instant pour vérifier que la voiture est toujours là, et sourit d’avoir été con au point d’avoir pu imaginer que quelqu’un viendrait la lui piquer au milieu de nulle part. Dans son champ de vision, la pompe à eau se dessine comme dans un mirage, et il entend la voix d’Henry résonner, après le Grand Cauchemar elle attirera les moins prévoyants qui se jetteront dessus ça me laissera le temps de les mettre en joug et de les dissuader de pousser jusqu’à la maison ces enfoirés.

La source n’est qu’à quelques mètres, mais le soleil qui tabasse semble la rendre inaccessible, alors il réunit ses forces, épuisé par le trajet, la chaleur et la faim, pour traîner la patte jusqu’à prendre appui sur elle et reprendre son souffle. Il veille à poser la caméra qui pèse désormais une tonne à l’écart, puis actionne le levier. Quelques grincements, qui racontent que personne n’y a touché depuis un bail, mais il insiste, convaincu qu’Henry n’a pas pu se planter. Le soleil cogne fort, la sueur pique les yeux et chaque mouvement de bras est une épreuve qui semble le réduire à l’état de larve, mais il accélère le geste, comme si sa vie en dépendait, jusqu’à ce que la pompe finisse enfin par tousser une boue rougeâtre qui laisse subitement place à une eau cristalline. Elle s’écoule à grands flots. Il se précipite sous le jet, bouche grande ouverte, et laisse l’eau fraîche l’envahir et rincer la poussière qu’il a l’impression d’avoir avalée tout au long de la route, puis il place la tête entière sous le jet, inonde ses cheveux et son visage, rince le sel qui lui ronge la peau et les yeux. Henry avait raison, la pompe leur survivra.

La petite famille était postée sur la terrasse quand ils étaient arrivés. Henry avait fait des présentations chaleureuses et Nico avait été touché par l’accueil que lui avaient réservé les enfants. Après avoir plié leurs dessins et les avoir glissés dans la poche arrière de son jean, il avait serré la main de Clara, et son regard avait été aspiré par le bleu presque transparent de ses yeux. Ils semblaient sans éclat, et contenaient quelque chose de presque dérangeant qui avait obligé Nico à tourner légèrement la tête. C’est là qu’il avait prêté une attention particulière à la façade sud de la maison qu’il avait aperçue à travers de la fenêtre de la cuisine. L’arrière de l’habitation était entièrement composé de vitres épaisses, et il avait remarqué que cette barrière de verre était coiffée de panneaux voltaïques qui dépassaient d’un bon mètre et paraissaient habiller tout un pan de la toiture.

—C’est une des bases, la régulation thermique.

Nico n’avait rien demandé, mais Henry avait compris ce qui l’intriguait.

—Mais…je croyais qu’il faisait toujours chaud en Arizona !

—Tu verras cette nuit. Les baies vitrées nous permettent de stocker la chaleur, et puis le climat n’est pas une science exacte, on nous bassine avec le réchauffement climatique, mais la vérité c’est que personne n’en sait rien et qu’on peut tout aussi bien s’attendre à un refroidissement soudain. Qui pourrait se vanter de connaître la volonté de Dieu et voudrait défier les cycles de la nature ? Les panneaux, c’est pour être autonome. L’énergie. C’est essentiel. Entrons.

Clara était bonne cuisinière et le premier repas avait été composé de légumes tout droit venus de la serre et d’œufs frais que les enfants avaient piochés dans le poulailler. Les fruits étaient juteux et sucrés, et l’eau fraîche, pure, sans aucun arrière goût.

—Une bière, mon ami ?

—Volontiers !

—C’est ce qui me manquera le plus ça, une bonne mousse bien fraîche !

Henry avait tendu une canette à Nico puis avait décapsulé la sienne avec les dents avant de la gober d’une traite. L’atmosphère s’était vite détendue et chacun s’était accordé des familiarités qui d’emblée avaient brisé les barrières. Après avoir insulté la moitié des gars de la ville, Henry avait poursuivit en évoquant sa vie d’avant, quand il était ingénieur, et avait rappelé combien ce métier l’avait à la fois servi et desservi. Il s’était fourvoyé, l’argent l’avait détourné de l’essentiel et aurait pu causer sa perte s’il n’avait pas eu le bonheur du sursaut. Malgré tout, il devait à sa formation initiale le fait d’avoir pu créer cet endroit, de la première à la dernière pierre, mais avait précisé qu’un don ne devait pas être gâché sous prétexte de réussite sociale. Il avait répété « sociale », en augmentant le volume, puis avait ri, et Clara en avait profité pour rebondir en expliquant à Nico pourquoi et comment elle faisait elle-même la classe aux enfants. Il fallait les éloigner du mensonge et de l’ignorance, les préserver de tout ce qui pouvait détourner le regard et qui pouvait les empêcher de se préparer au Grand Cauchemar. Les enfants, eux, se souciaient peu des discussions des adultes et, après avoir demandé l’autorisation, avaient quitté la table pour aller jouer à l’extérieur. Henry avait aspiré une autre bière et dans un élan d’enthousiasme avait décrété y est temps d’y aller. Clara avait alors baissé la tête, comprenant ce que ça signifiait, et avait commencé à débarrasser la table en silence.

«  Silence ! Ah ! Ah ! Ah ! Ça tourne ?

Nico effectuait un dernier réglage sur la caméra quand Henry avait crié en prenant la pose.

—Oui, tu peux y aller Henry.

—Alors on y va !

L’hôte avait d’abord cherché à masquer ses réelles émotions au début de l’interview et Nico avait mis ça sur le compte de la méfiance, l’ingénieur n’étant pas dupe et sachant exactement pourquoi le journaliste était là. On se foutrait de sa gueule jusqu’à Paris, parce que les ignorants ne comprendraient pas son mode de vie, sa philosophie, et ce en quoi il avait foi, il en avait conscience et avait fini par le dire face caméra. Libéré de ça, il avait ensuite affiché une sérénité sans ambiguïté en espérant que le reportage montrerait de lui et de ceux qui lui ressemblaient une autre image que celle de paranoïaques profonds ou d’illuminés. Henry avait de nombreux arguments et un discours bien rodé qui prouvait combien il assumait pleinement l’étiquette de survivaliste. Le terme était plus jeune que lui, et il se plaisait à préciser qu’il n’avait pas attendu qu’on le crée pour l’être.

C’est donc avec calme qu’il avait ensuite ouvert le coffre-fort situé au sous-sol. Nico avait immédiatement commencé une série de gros plan dès qu’Henry avait déclipsé la plaque recouverte de fausses briques qui cachait le graal. Ensuite, il avait sorti une à une les armes de guerre qui remplissaient le gigantesque coffre en arborant chaque fois un sourire qui avait fait frissonner le journaliste.

—Dis moi Henry, je vois que…enfin ce qui m’interpelle, avant de poursuivre cet inventaire, c’est…comment un coffre aussi gros a pu atterrir ici ?

—Il a été placé avant la maison, dans les fondations, déposé par hélicoptère. Impressionnant, non ?

—Plutôt, oui !

—Il n’y avait rien à l’origine ici. Juste des cailloux à perte de vue. J’ai choisi cet endroit précis pour faire construire la maison, et si tu te renseignes un peu tu verras que ce choix n’est pas le fruit du hasard. Le jour du Grand Cauchemar, cette région fera partie des plus épargnées.

—Ok. On poursuit.

—Je te disais donc…une kalash, Kel-Tec SU16, c’est pas ce qu’il y a de plus puissant, mais ça résiste à tout et c’est très simple d’utilisation, léger, la base.

L’homme avait manipulé l’arme comme un jouet avant de continuer l’inventaire de son arsenal, et avait présenté à la caméra des armes automatiques, des fusils à pompe, des grenades, des pistolets et, soigneusement rangées sur des étagères, des stocks de munitions de plusieurs calibres.

—Peu de gens y sont préparés. Le jour où ça arrivera il y aura des chanceux, des survivants qui n’avaient rien prévu, et ceux-là finiront par former des hordes d’affamés, alors ils chercheront forcément à s’en prendre aux autres, ceux qui avaient vu venir, les gens comme moi. Il faut être prêt.

—Je comprends le schéma, Henry…mais…autant d’armes ? En cas d’urgence, tu ne pourrais même pas tout transporter, non ?

—C’est vrai. Mais il faut prévoir, on ne sait jamais. Et puis toutes ces armes ne sont pas que pour moi. Elles serviront à toute la famille.

—Toute la famille ?

—Tout le monde sait se servir d’une arme ici. On s’entraîne régulièrement.

—Tu veux dire…tout le monde ?

—Bien sûr. Bryan et Jenny en utilisent certaines. Toutes les mains pourront être utiles.

—Je fais encore quelques plans, tu permets ?

—Fais.

Nico avait vérifié l’état de la batterie et avait constaté qu’il était temps de la changer. Henry lui avait alors demandé de le suivre jusqu’au placard qui se trouvait à l’autre bout du sous-sol.

Au loin, il voit le poulailler dévasté alors qu’il se dirige vers la maison. C’était cette impression d’organisation militaire qui lui avait sauté aux yeux lors de sa première venue, le sentiment que chaque chose était pensée dans les moindres détails au point que rien ne pourrait avoir d’emprise sur le plan d’Henry. Pourtant, à peine trois ans plus tard, la nature reprenait déjà ses droits et le temps faisait son effet sur la propriété laissée à l’abandon, le soleil, le vent, les animaux, les quelques plantes, les rares pluies, et la disparition de l’homme ne laissaient aucune chance au bâtiment de ne pas se transformer en ruine et de finir par disparaître sous la poussière.

Ses entrailles se tordent sans jamais arrêter, et Nico commence à se demander si ce n’est pas parce qu’il a fait trop fort la veille qu’il est si mal en point finalement. La terrasse en bois qui craque sous ses pas lui rappelle Henry, et sa petite famille qui avait attendu sagement leur arrivée, et un court instant, il croit entendre les rires des enfants résonner.

Ce n’était que quelques mois avant sa venue que la prétendue prophétie qui avait poussé plusieurs milliers de personnes à se préparer au pire lui avait donné l’idée du reportage. Au final, la fin du monde avait évidemment été reportée à plus tard. Un peu avant, pendant, et juste après la date annoncée, il y avait bien eu quelques catastrophes aux quatre coins du monde, des dérèglements climatiques, des famines, des épidémies, des guerres, mais rien qui ne soit fondamentalement différent du reste de l’histoire. Et un matin, alors qu’il buvait son café en écoutant la radio, il s’était soudainement souvenu d’Henry alors qu’on annonçait une nouvelle fin du monde, et il s’était dit qu’il pourrait être intéressant de retourner en Arizona histoire de voir comment ces gens avaient survécu à l’absence d’Apocalypse. Il avait alors fouillé ses archives afin de refaire le chemin qui l’avait conduit jusqu’au survivaliste et, au bout de quelques jours, avait fini par réussir à joindre la police de la ville la plus proche de la propriété. C’est par ce coup de fil qu’il avait appris que l’ingénieur et sa famille avaient disparu.

Quand il franchit la porte, il sait exactement où il ira fouiller pour trouver ce qui le soulagera, même si les habitants ne sont plus là depuis plusieurs années.

Henry avait écarté deux portes en bois qui révélaient un placard vide, et Nico venait tout juste de changer la batterie de la caméra quand il lui avait signe de filmer, impatient de produire son petit effet. Après s’être assuré que la LED indiquait que l’enregistrement était en cours, il avait fait coulisser le fond du placard pour dévoiler une porte en métal, puis avait attrapé une clé au-dessus du meuble avant de l’ouvrir.

—Entre.

Nico était entré lentement dans la pièce. Un instant, il avait eu l’impression de se trouver dans la réserve d’un magasin, avant de comprendre qu’il était au cœur du garde-manger de la famille.

—C’est ici que je stocke la plupart des produits de première nécessité. Eau, sucre, sel, riz, pâtes, haricots, huile, boîtes de conserve…

—D’accord, donc au cas où…

—Quand ça arrivera, les survivants se rueront sur les derniers stocks des magasins déjà ravagés, et il n’y en aura évidemment pas pour tout le monde. Ce que tu vois là vaudra de l’or.

—Je comprends. Mais…si ça a autant de valeur, pourquoi une simple clé pour ouvrir la porte ?

—Elle est blindée. J’avais d’abord envisagé de mettre un système électronique : code, reconnaissance vocale ou autre. Mais en cas de coupure de courant trop prolongée, on prendrait le risque de ne pas pouvoir atteindre les réserves. Et puis, regarde, le premier réflexe est de se dire qu’une porte aussi habilement cachée ne peut pas s’ouvrir d’un simple tour de clé ! Ça semble trop facile.

La maison est sans dessus-dessous et Nico slalome lentement entre les meubles renversés et les objets qui trainent. Ce bordel, des cambrioleurs qui ont du s’en donner à cœur joie quand l’annonce de la disparition de la famille s’est répandue dans la région. La maison ne contenait pas d’objets de valeur en dehors des armes, et les mecs qui ont fait tout ce chemin pour pas grand-chose ont juste passé leurs nerfs sur le mobilier. Nico ne voit pas d’autre explication. L’idée d’une bagarre lui semble improbable, personne n’aurait jamais réussi à atteindre le perron en présence d’Henry. Personne. Les placards de la cuisine sont vides, mais Nico sait qu’au sous-sol il trouvera ce dont il a besoin.

Une fois en bas, il constate immédiatement que le faux mur de brique continue à masquer parfaitement le coffre-fort. La ruse d’Henry a fonctionné, et derrière le panneau et l’épaisse porte blindée dorment certainement encore assez d’armes pour déclarer la guerre à la ville voisine. Nico voit le placard, ouvert, au fond de la pièce. Les mecs ne se sont pas posés de questions face au vide et n’ont pas cherché plus loin. Il caresse le dessus du meuble, racle un peu de poussière, et finit par tomber sur la clé. Efficace.

Le double-fond coulisse facilement, et la porte blindée s’ouvre sans problème, lui permettant de se ruer sur les étagères et de commencer à fouiller dans le large choix de boîtes qui s’offre à lui. Rien n’a disparu, aucun trou apparent dans le rayonnage. Henry n’a même pas eu le temps de prendre des réserves. Il saisit une boîte de thon qu’il décapsule et engloutit en quelques bouchées, puis se laisse glisser contre la porte jusqu’à se retrouver accroupi et laisser rouler la boite dont le son métallique résonne dans tout le sous-sol. La nature, c’est pas que l’ennui, les piqûres de moustiques, les morsures d’araignées et toutes les autres merdes, c’est avant tout cette vague de solitude qui le submerge soudainement et qui lui fout la nausée. Seul dans une maison vide au centre d’un grand vide enveloppé d’un silence à peine troublé par une brise qui se débat pour exister. Chaque objet, chaque pièce, rappellent qu’Henry et sa famille faisaient vivre le lieu, mais le sentiment d’être dans un cimetière l’envahit jusqu’à l’étourdissement.

Après avoir pris soin de faire quelques images, il se traine pour remonter l’escalier qui mène à la cuisine, enjambe la vaisselle en miettes, puis pénètre dans le salon. Des coussins éventrés, une table basse en verre, brisée, de la pisse sur les murs. La salle de bain, elle, est jonchée de produits de soins, de pilules, et de serviettes jetées en boule. Rien. Il finit l’inspection par la chambre des enfants et réalise en poussant la porte que les pillards l’ont épargnée. Elle est encore en ordre, les lits sont faits, les jouets rangés, des posters et des dessins habillent encore les murs. Nico s’approche d’un gribouillis chaotique signé par Bryan. Le dessin a été réalisé avec des feutres usés, mais il distingue tout de même le tunnel qui relie un tube enfoui. Dans ce tube, des lits, des objets, et quatre personnages.

—Sachant que tout ce que tu as vu est pour la suite, avait dit Henry en remontant du sous-sol.

—Comment ça « pour la suite » ?

—Pour notre retour. Ce n’est pas le plan, cette maison. Dans l’hypothèse où elle serait épargnée, elle serait juste la première marche vers un retour à la normale.

—Tu veux dire, suite au « Grand Cataclysme » ?

—« Cauchemar », ce terme est plus simple pour Jenny et Bryan. Oui, pour se protéger de ce qui nous attend j’ai prévu autre chose, mais je ne suis pas sûr de vouloir que tu filmes.

—Comment ça ? Tu as pris le temps, en plus de tout ce qui a été accompli ici, de préparer autre chose ?

—J’y consacre ma vie. Chaque instant. Il faut être prêt.

—Et donc tu aurais..quoi…une cachette, un abri ? Un bunker ?

—Affirmatif.

—Un bunker ? Oh putain, faut que je vois ça !

—Impossible.

—Et pourquoi ?

—Te montrer cet endroit serait prendre trop de risques.

—Je comprends, mais je crois vraiment que les gens aimeraient savoir. Je ne peux pas me contenter de rentrer avec mes images, expliquer tout ce que tu m’as montré, et juste conclure par un « mais ce n’est que l’étape de retour »…t’en as trop dit là, Henry. S’il te plaît, montre moi.

—Je vais y réfléchir.

La soirée avait été douce. Un instant, alors qu’ils profitaient du silence de la nuit sur la terrasse en sirotant une bière et après avoir copieusement mangé, Nico avait douté qu’Henry puisse être réellement plongé dans une folie totale. Loin de la ville, du stress du quotidien et de ses obligations, cet homme menait en fait une vie paisible dans son trou perdu. Nico s’était demandé comment Henry s’était débrouillé pour miser autant sur sa survie et celle des siens, mais il avait laissé la question de l’argent de côté. Pourtant Henry avait parlé d’un hélicoptère transportant un coffre-fort de plusieurs tonnes, et puis il y avait la construction de cette maison, l’achat d’armes, le garde-manger, son 4×4 et tout le reste. Survivre devenait soudain une affaire de riches. Durant la soirée, ils avaient échangé sur la notion de survie, et le sujet avait rapidement dépassé les frontières d’un cataclysme obligeant l’humanité à tout reprendre à zéro. Nico avait argumenté sur l’urgence dans laquelle se trouvaient plusieurs millions de personnes en Inde, en Afrique, en Asie, en Amérique centrale, ou même dans les grandes villes occidentales. Les pauvres, partout dans le monde, survivaient déjà, sans avoir attendu qu’une météorite explose tout. Il avait alors comparé les essentiels d’Henry et ceux de ces gens, et l’ingénieur avait répliqué que même s’il était possible de survivre des années avec une marmite, une bâche, une couverture, des jerricanes et une machette, lorsqu’il aurait besoin de ce matériel sa Kalashnikov les lui offrirait sans résistance.

—Bon, c’est OK, avait subitement dit Henry après un très long moment de silence.

—Quoi ?

—Je t’emmène demain. Au bunker. Mais tu me montreras les images avant de partir.

—Promis.

Ils s’étaient tous réveillés tôt le lendemain et, alors qu’il trempait le pain encore chaud de Clara dans ses œufs brouillés et qu’il savourait son café, Nico avait gardé les yeux rivés sur les enfants à peine réveillés. Ils agissaient comme des automates, et chaque geste apparaissait comme une contrainte alors qu’ils semblaient manquer de sommeil.

—Il faut qu’ils s’habituent.

—Hum…tu dis ?

—Les enfants, je vois bien comment tu les regardes. Tu te demandes pourquoi ils sont déjà debout. Il faut qu’ils s’habituent.

—Je…regardais dans le vide, Henry. Je suis un peu dans le coaltar pour tout avouer, j’ai bien dormi mais faut reconnaître qu’une heure ou deux de plus n’auraient pas été du luxe.

—Il faut toujours être prêt. Tiens, prends ta caméra, ça va t’intéresser.

Nico avait directement chopé sa Canon et lancé l’enregistrement. Henry s’était levé dans la foulée, tandis que le reste de la famille avait continué à manger comme s’il n’était pas là. Il avait ensuite fait basculer ses yeux plusieurs fois, de sa montre à la table, de la table à sa montre, comme s’il prenait de l’élan, puis avait inspiré longuement par le nez en durcissant son regard et avait hurlé :

—SIX MINUTES !

Clara, Jenny et Bryan avaient directement posé leur fourchette, à peine surpris, parfaitement synchronisés, puis étaient partis en courant, chacun dans une direction différente. Henry, lui, n’avait pas bougé d’un centimètre, et s’était contenté de fixer son chronomètre pendant que Nico se concentrait sur l’agitation qu’il ne voyait pas et qui bousculait le silence du petit-déjeuner.

—TROIS MINUTES !

Nico n’était pas encore sûr de comprendre, et n’avait alors rien d’autre à filmer que Henry qui restait accroché au cadran de sa montre. Il avait espéré que le micro capterait chaque son qu’il entendait et qui lui permettait de se faire une vague idée de ce qui se passait.

—UNE MINUTE !

Il avait entendu des placards claquer. Des pas précipités. Mais pas un son de voix.

—30 secondes !

Les trois membres de la famille étaient alors réapparus dans la cuisine.

—TOP ! 5 minutes 17 secondes ! Bravo ! C’est de mieux en mieux !

Nico avait instantanément braqué l’objectif sur les trois statues au garde à vous, et s’était demandé s’il était réellement réveillé.

—Je le fais en 3 minutes et 30 secondes. Je te montrerai si tu veux.

La famille était restée figée, dans l’attente d’autres ordres. Henry menait ses troupes à la baguette, et son rictus exprimait la fierté qu’il avait d’être ce chef d’orchestre tout puissant. Alors qu’ils fixaient la caméra à travers la vitre de leur masque à gaz, Nico avait deviné les regards qui semblaient crier nous sommes prêts, puis il avait détaillé l’attirail. Chacun avait revêtu une combinaison intégrale, ocre, pour se fondre dans le paysage, et portait de solides chaussures de marche lacées avec précaution. Clara tenait dans la main droite un fusil à lunette, certainement chargé, et les enfants portaient à leur ceinture des pistolets qui rappelaient les petits modèles qu’on voyait dans les films d’espionnage. Henry s’était approché de Clara et avait saisi la pochette qu’elle tenait dans la main gauche pour l’ajuster sur son épaule.

—En bandoulière la prochaine fois, ma douce. Si tu dois courir ou tirer, il faut que cette main puisse t’aider. Vous pouvez aller vous changer.

Ils avaient tourné les talons sans faire de commentaires et étaient partis en marchant cette fois. Henry avait ensuite déposé la pochette sur la table de la cuisine et l’avait ouverte pour en faire l’inventaire devant la caméra.

—Trousse de premiers soins. Incontournable. On ne peut pas uniquement compter sur nos capacités physiques ou sur la chance. En situation de chaos, trébucher, se cogner ou même avoir une rage de dent peut ralentir tout le groupe. Alcool, pansements, pilule antiradiations, cachets contre la douleur, quelques doses de compléments alimentaires, on ne sait jamais…des classiques. Alors, qu’en dis-tu ?

—C’est…plutôt carré.

—Je veux ! On s’entraîne chaque jour, et ils ne savent jamais quand je vais déclencher le top. Ils savent juste que ça peut arriver à n’importe quel moment, quoi qu’ils soient en train de faire. Nous étions partis sur une base de dix minutes, mais j’ai calculé que, dans certaines situations, si les enfants sont dans le poulailler par exemple, il faut inclure le temps de retour à la maison, puis ajouter celui qu’il faudra pour rejoindre le 4×4 et s’y installer. Le tout ne doit pas excéder dix minutes, donc j’ai réduit le temps de préparation à six minutes.

—Mais, pourquoi précisément dix minutes, ça correspond à quoi ?

—À mon instinct.

—OK. Et les sacs ? Il ne serait pas plus simple de les préparer à l’avance ?

—C’est le cas. Il m’arrive de temps à temps d’enlever quelques objets, et chacun a la charge de vérifier régulièrement qu’il ne manque rien dans son sac.

—Bien…en tout cas ça réveille !

Nico avait avalé ses dernières gorgées de café, impatient de passer à la suite. Il avait à de nombreuses reprises entendu parler de ces bunkers, on disait qu’ils étaient parfaitement équipés, que tout était pensé pour permettre de survivre pendant plusieurs mois, voire même plusieurs années, et il avait hâte de voir ça de ses propres yeux.

Henry avait mis le contact puis ils avaient fait signe aux enfants et à Clara et s’étaient éloignés lentement de la propriété. Nico savait qu’il s’agissait d’un adieu alors qu’Henry lui avait demandé d’emmener toutes ses affaires, et il avait quitté l’endroit avec un pincement au cœur qu’il ne s’expliquait pas. Puis, après s’être engagés sur le premier chemin, il avait sorti la caméra et clipsé une nouvelle batterie avant de la poser sur ses genoux.

—Ne filme pas. Je ne veux pas qu’on puisse retrouver le chemin. C’est la condition.

Il n’avait pas protesté, même s’il trouvait absurde de ne pas filmer un paysage qui était le même où qu’on regarde. Henry devait certainement avoir des repères bien précis, mais pour Nico une montagne était une montagne et un chemin de terre rouge un putain de chemin comme un autre.

Durant tout le trajet, Henry n’avait pas prononcé un mot et, perdu dans ses pensées, s’était contenté de conduire. Il avait d’abord remonté la route par laquelle ils étaient arrivés la veille, puis un coup de volant brusque sur la gauche, qui avait projeté Nico contre la portière, avait indiqué de fait que le bunker était encore plus éloigné de la ville que la maison. La pente sur laquelle ils s’étaient engagés laissait deviner qu’ils se dirigeaient vers la montagne qui coupait l’horizon lorsqu’on le cherchait depuis la terrasse. Puis le chemin de cailloux s’était transformé au fil des mètres parcourus en un chaos de petites roches plus grosses et moins tassées, mais le puissant 4×4 n’avait pas fait pas la différence, et alors que Nico avait rebondi dans tous les sens, il avait observé Henry qui restait concentré et qui savait exactement ce qu’il faisait, jusqu’à ce qu’il arrête soudainement la voiture.

—On y est ?

—J’ai changé d’avis.

—Mais…

—C’est trop risqué. Désolé.

Le bunker. Quand il démarre la voiture, Nico sait que sa dernière chance de retrouver leur trace est de partir en quête de l’abri dans lequel Henry, s’il s’en est tenu à son plan, a forcément emmené sa famille au plus tard ce fameux 21 décembre 2012.

Alors qu’il remonte prudemment le chemin, il les imagine s’installer dans le tube, une dizaine de mètres sous terre. D’abord la trappe qui se ferme, et le système de verrouillage censé empêcher quiconque de l’ouvrir de l’extérieur. Puis, l’activation du système électrique autonome qui leur permettra de s’éclairer, de renouveler l’air et de chauffer la nourriture. Il voit Clara prendre ses marques, peaufiner son coin cuisine, et les enfants s’approprier l’espace qui leur servira de chambre. Henry, lui, vérifie chaque recoin régulièrement et nettoie chaque arme, chaque jour, pour être sûr.

C’est cette étonnante capacité d’Henry à tout envisager qui a le plus marqué Nico, lui qui oublie sa propre date d’anniversaire ou qui n’est pas foutu de penser à emmener un sandwich sur les routes désertes d’Arizona. Henry était un ingénieur intelligent, capable de tout prévoir et de tout anticiper, qui avait lui-même conçu la maison et le bunker, qui avait étudié les changements climatiques, les mouvements des astres, la religion, la géologie, et qui avait conclu de son étude de la démographie qu’il ne s’installait pas en zone de « concurrence». Nico s’était dit un instant qu’un mec comme Henry ne pouvait pas tout à fait se tromper, et il se rappelle avoir été presque convaincu que tout ça arriverait vraiment et que la prophétie s’accomplirait.

Il remonte la route à l’affût de l’endroit précis où Henry avait changé de direction. La chaleur semble frapper plus fort encore, et Nico hurle un putain ! en voyant les bouteilles rouler sur le sol de la voiture. Il n’a pas eu la présence d’esprit de les remplir d’eau fraîche, ni d’emmener des boites de conserves alors que le garde-manger en débordait. Incapable de prévoir l’essentiel. Il se penche, tend la main pour ramasser l’une des bouteilles, dégoûté d’avance par la sensation de cette eau chaude qu’il boira, et hurle un merde ! quand son visage percute violemment le volant. La roue qui s’est enfoncée dans un nid de poule, et le bruit qu’a fait le pare-choc quand il a claqué sur les cailloux, lui fait d’abord penser au billet supplémentaire qu’il devra lâcher pour la voiture, mais, lorsque qu’il redresse la tête, l’image lui rappelle le coup de volant d’Henry, son corps projeté contre la portière, ce coup d’oeil furtif par la fenêtre, et ce rocher qu’il a désormais juste devant lui et dont la forme rappelle étrangement celle d’un cactus.

Aucun doute. Il prend la direction de la route qu’ils avaient remontés quelques années plus tôt, et s’engage sur cette pente abrupte et glissante qui lui avait déjà noué le bide en 2012. Les cailloux qui s’entassent forment une patinoire que les pneus subissent sans jamais réussir à réellement s’agripper, et qui l’oblige, après avoir parcouru moins d’un kilomètre, à arrêter la voiture. C’est d’abord une incontrôlable sensation de vertige qui l’envahit quand il claque la portière derrière lui. Le ravin qui longe le chemin semble ne pas avoir de fin et se confond dans l’immensité. Poussé par la rage et l’envie de ne pas lâcher, il saisit sa caméra, appuie sur REC, et poursuit en marchant.

Les minutes qui s’écoulent sous le soleil lui semblent des heures. Il est Blondin que Tuco a lâché dans le désert. Il rit, et son rire qui rebondit sur les parois rocheuses lui fout presque la trouille. Fou. Marcher. Encore. Résister. Et puis, à quoi bon. Il ne trouvera jamais ce putain de bunker dissimulé dans l’immensité. Invisible. La base. Ne pas être repéré. Henry a tout prévu.

Il s’accroupit un instant pour reprendre des forces, désormais décidé à faire demi-tour. Déglutir sa salive le fait souffrir. Son regard se perd dans le vide. Le ciel est caressé de quelques nuages fins, comme des voiles qui ne masquent pas ce grand rien à perte de vue. Des rochers, des montagnes, une végétation qui fait semblant d’exister, et un point noir, une centaine de mètres plus bas.

De sa main poussiéreuse, il essuie la sueur acide qui ronge ses yeux. Le point noir est là, encore. Il pointe la Canon en direction de la cible. Un zoom. Lent. Il tremble, et ses gestes ne sont plus aussi sûrs. Zoom. Trop faible. Encore plus près. Le tremblement l’empêche de viser juste. Il réajuste le tir une nouvelle fois, jusqu’à enfin distinguer clairement les objets. Ce qu’il voit lui retourne le cerveau. Perdre connaissance. Son instinct de survie lui permet de résister. S’évanouir ici, c’est la mort assurée.

La caméra stocke les images. Les concepteurs de cette machine ont tout prévu. Stocker en quantité, résister aux chocs, des batteries supplémentaires pour ne jamais être à court, transport facile, ergonomie. Tout est pensé, prévu.

Sur la mémoire numérique de la caméra guidée par les mains et l’oeil de Nico s’inscrivent des informations qu’il se passera en boucle dans les jours qui suivront son retour à Paris. Il parcourt lentement le chemin d’armes et de sacs déchirés, éparpillés tout au long de cette descente infernale qui mène au point noir. Puis il arrête le mouvement. Plan fixe, sur la carcasse d’un 4×4 complètement brûlé et les restes de quatre corps entièrement carbonisés.

SCOLTI, Août 2011

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