COUP D’BALAI

La r’voilà. Encore et encore. Toujours elle. Elle fait qu’ça d’ses journées d’façon la vieille. User ses pantoufles marron-trouées sur le trottoir et trimbaler ses loques de clocharde. Em’dégoûte avec sa clope au bec qui dépasse de son gros bonnet d’laine vert-miteux enfoncé jusqu’au nez rouge-troué. Elle fume même pas. Elle passe, marche au ralenti, attend juste d’arriver au bout d’la rue pour faire demi-tour et recommencer son défilé de plante fanée.

—Un petit noir-serré. Sans sucre.

J’pose la pièce sur la tranche et la maintient en équilibre du bout d’l’index. De l’autre j’la fouette pour la faire tourner sur elle-même. Le bruit qu’elle fait sur le comptoir foutrait des frissons un jour de rage de dent. Ça les fait chier qu’j’fasse ça. J’le sais. Pour ça qu’j’le fais. Impossible de savoir sur quel bourrin miser tant que la pièce tourne. Im’ maudissent.

Tiens, v’là qu’elle s’arrête la vieille, et qu’elle pisse debout maintenant, putain, sur la roue d’une bagnole grise-étincellante. Comme un clébard la salope.

Em’dégoûte.

J’ai pas gagné un rond hier. Capricieux les bourrins. Même les archis favoris ont archi-merdé. Faut qu’j’me défoule. Un chat f’ra l’affaire. Un plomb dans l’cul lui passera l’envie d’chier partout dans la courée. Y a rien qui pue plus que la merde de chat. Et on dirait bien qu’y a rien qui attire plus un chat qu’ma courée. Alors j’me suis offert un calibre. Y gicle que des bouts d’plomb mais c’est d’jà ça. Même s’y s’en foutent au final, vu qu’y reviennent toujours. Y sont à qui ces chats, putain ? De toutes les couleurs. De toutes les races. J’ai essayé la boulette de viande bourrée de mort-aux-rats mais y l’ont mastiqué longuement en m’narguant, et sont rev’nus le lendemain. Viande gâchée. La France a faim. Pas l’moment.

J’ai encore la langue pâteuse. Dégueulasse son café. C’est quand même pas compliqué à réussir pourtant. Une dernière clope. Y est qu’huit heures du mat’ et on baigne déjà dans un nuage de fumée. Les lois concernent ceux qui les font. Viennent pas vérifier d’façon.

Huit heures cinq. Y est temps d’aller shooter. Rien d’autre à foutre.

J’remonte la rue, peinard. J’supporte plus ces briques rouges-rongées. Y en a qui tentent le coup de peinture dès qu’y z’ont mis un RSA de côté, mais vraiment ça s’achète pas le goût. Ciel gris-pourri. Comme d’habitude. Le Nord. Lille. Fives. Pas de tours à l’horizon. Que d’la brique rouge-rongée, encore et encore. Des trottoirs dégueulasses. Tu payes des impôts. Pourquoi faire. Un coup d’balai par jour des hommes en vert-boueux. Mais ça éduque pas les gens. Continuent de balancer leurs papiers. Continuent de faire chier leurs chiens partout. Continuent de cracher comme des lamas. Continuent de pisser sur les bagnoles comme des clébards

Encore du bruit dans la courée. Du tunnel qui mène à l’allée qui dessert les bicoques j’entends les cris résonner les tchios qui hurlent les cloches qui sonnent les blablas pas d’ici les odeurs de là-bas et j’devine les couleurs que j’aime pas. On est bien chez soi.

J’place un plomb, façon gangster qui s’prépare à faire un carnage. Le cérémonial. Taxi driver. La porte de la courée est ouverte. J’bouge pas, main sur le calibre, doigt sur la détente. J’attends qu’y passe. Ça dure. C’est long.

Tout ça pour un chat.

Un bruit sur le toit.

J’l’entends faire son dernier saut qui l’amène dans la cour. Y vient pour chier c’t’enculé, encore.

Pas bouger.

Sont moins cons qu’y z’en ont l’air.

Pas un mouvement.

Y s’met en position, courbe le dos, affaisse son cul, prêt à larguer sa bombe. J’me sens comme le con qui promène son clébard et regarde sans broncher la bête démouler comme s’il se soulageait lui-même. Jamais compris c’truc.

J’la fais façon duel au soleil, genre pour lui laisser une chance. Main sur le flingue. Dégaine de cow-boy. Regards qui s’croisent. Il sait. La merde sort à peine. Tir. Un mouvement d’recul. Il a eu peur. Plus peur que mal. Un plomb dans le flanc c’est trois fois rien. T’iras finir ailleurs. Y aura bien quelqu’un à qui ça f’ra plaisir de voir sortir le truc du trou.

J’irais bien piquer un roupillon, mais y a ces cloches qui sonnent. Toute la journée. Paraît qu’y a un curé dans le quartier. Chui allé m’garer devant la porte de l’église une fois, fenêtres ouvertes, en balançant du gros gros son, histoire de leur imposer ma religion. Mais le curé y est jamais sorti. Cloches automatiques. Y a jamais personne dans son église à la con, alors il emmerde le monde pour rappeler qu’il a eu son heure.

De l’autre côté y a la mosquée. Pas de chant dégueulé du minaret, heureusement, ça f’rait scandale. Que l’autre nous emmerde avec ses cloches ça a l’air de gêner qu’moi, mais si un barbu tentait de miauler dans un haut-parleur, y aurait émeute. J’attends qu’ça. Alors y s’font petits. Y s’garent à l’arrache comme chez eux, devant chez la vieille. L’autre vieille. Pas celle qui pisse. Celle qui gueule. À son époque on était barbu passequ’on n’avait pas l’choix dans les tranchées, et maintenant les barbus défilent en robe devant chez elle. Alors elle gueule. Faut la comprendre.

On pourrait croire comme ça que j’savais où j’mettais les pieds. C’est vrai qu’j’en avais une idée, faut être honnête. Les gens parlent. Ça f’rait du bien qu’y ferment bien leur grande gueule, mais y parlent. Pour s’occuper. Comment imaginer qu’un quartier peut pas être autrement que c’qu’on en dit. En étant bourré, par exemple. Passque c’est pire ici. Bien pire que c’qu’en disent toutes les grandes gueules. De là-bas, y s’fourrent le doigt dans l’œil. En même temps si y bougeaient leur cul y z’y verraient plus clair. Mais sont pas sur place eux.

Eux y z’ont leur arabe du coin, ça suffit pour faire quartier. Putain d’bobos. Sont partout. Avec leurs concepts de peuple arc-en-ciel et leur vision d’un monde tout beau tout rose-vomi.

Nous on a Leclerc. Mieux qu’le train fantôme. C’est l’bal des horreurs. On y voit la misère des quartiers populaires qui traînent ses grolles dans les rayons. Les mêmes que tu r’trouves en fin de mois au Secours Populaire, dans la rue parallèle. Le 5, y peuvent venir parader dans le magasin afin d’laisser croire que tout va à peu près bien. Z’ont déjà fait leur passage au Lidl pour bouffer un minimum. Mais faut s’montrer ailleurs. Question d’image. Alors y viennent là pour faire semblant, et repartent avec un pack de six bon marché. C’est pas une question d’arabes, un quartier.

Bienvenu chez les ch’tis. Dans quelle merde j’me suis foutu. Faudra faire le ménage.

Chui sorti d’chez moi pour aller régler mon du à la mairie de quartier. Deux courriers de rappel. Semblerait qu’j’leur dois du pognon. On leur doit toujours du pognon. Impôts. Taxes. Prélèvements obligatoires. Mairie. Eau. Gaz. État. Autres arnaques. J’ai rien demandé, putain. J’vis là, c’est tout. Alors quoi, faut payer pour avoir le droit de vivre ?

Donc j’y vais. En fermant ma gueule, comme les autres. J’ai pris soin d’fermer la porte à double-tour. C’est comme ça, on passe son temps à s’protéger des autres. Et la vieille passe son chemin. Clope sous bonnet vert-miteux. Rien à payer celle-là. À part ses clopes. Journée classique.

J’ai pas fait cent mètres que deux Mal-Finis croisent mon chemin. Y en a un qui bave. L’autre m’regarde bizarrement. Pas le moment d’me chercher. J’les supporte pu. Pouvaient pas mettre leur centre pour malades mentaux ailleurs ? Comme si on n’en avait pas assez.

Faut r’connaître que c’est animé, le musée de la misère. En plein air. Y a huit cents mètres de chez moi à la mairie. C’est suffisant pour s’faire une idée. Un ou deux tox qui erre, trois ou quatre alcoolos, deux édentées en cloque qui trimbalent une ribambelle de marmots que j’nourris avec c’qu’on prélève sur mon salaire d’ouvrier, certainement de retour du centre d’aide social, un ticket en poche, et qui peuvent rentrer s’mater une série de merde à la télé pendant qu’leurs mioches sont livrés à eux-même et qu’moi j’vais bosser comme un chien. Faudra faire le ménage.

Chui pas raciste. On n’est pas raciste. On ne naît pas en détestant les hommes. Y sont assez grands pour vous apprendre à les haïr chaque jour un peu plus. Et puis, c’est pas une question de race en vérité. Enfin si, mais pas au sens où Y l’entendent. Pas une question de couleur. Le truc marrant, c’est qu’on est censé vivre en s’serrant les coudes dans c’genre de quartier, mais si, c’est c’qu’y disent à la télé. Moi j’en ai rien à foutre. J’ai pas demandé à faire parti d’ce monde. S’y m’payaient plus à l’usine, je’pourrais m’permettre d’aller ailleurs. Y rien qui m’retienne. Mais j’ai pas l’choix. Alors va falloir en faire, des choix. Soit mon quotidien s’améliore, soit j’fais en sorte qu’y s’améliore. Après tout, quand un chat étale sa merde devant vous, ça vous donne envie d’le buter. Mieux, c’est c’que vous faîtes.

Un quartier de chat puants.

J’arrive à la mairie, pour déposer mon chèque. Suis accueilli comme un assisté à l’accueil, par une grosse qui m’sort que la régie est fermée. Quoi ? J’dois rev’nir ? Prends mon chèque, pose le sur ton bureau, et donne le à la personne concernée quand la régie sera ouverte !

Nan, qu’em’dit. C’est pas le protocole.

Alors attends, j’te montre.

J’me dirige vers la régie, j’glisse mon chèque sous la porte, et v’là qu’un mec surgit en hurlant qu’est-ce que vous faîtes, Monsieur ???. J’paye, ducon. Tu veux pas mon argent ?

C’est pas le protocole, qu’y dit.

Jui ai mis mon protocole dans la gueule. Une agrafeuse qu’aurait du être rangée dans son tiroir, comme le veut l’protocole, plutôt que de finir encastrée dans l’orbite d’un con. Quoi ? Tu t’attendais à c’qu’un mec comme moi fasse de la poésie ? La grosse a hurlé. Chui reparti en marchant, j’les ai laissés ramasser le gars du protocole. Chercheront son œil plus tard.

Mairie en bout d’rue. Demi-tour la vieille. Elle s’arrête. J’passe juste à côté. Elle pue la merde. Elle est en train de chier cette salope. Comme ça, debout, dans la rue. J’la saisis par le bonnet et j’lui éclate la gueule sur la portière d’une voiture. Vie de con. Tu sers à rien. J’vois rouge-rage. Rouge-rongé comme les briques. Partout. Rouge-bourré comme les blases des bouseux des bistrots qui pullulent. Partout. Rouge-dégueuli comme la flaque de sang à l’odeur de merde dans laquelle baigne la vieille. Partout.

Au loin les sirènes. Gyrophares. Bleu-emmerdes. Certainement pour le gars d’la mairie. Z’ont pas fini de récolter c’que j’vais semer. Le temps qu’y s’occupent du borgne et de la vieille merde, j’aurai un peu d’temps pour faire le ménage. Direction Leclerc.

Le gros noir-golgoth a du m’voir venir. Il a développé son instinct, à force de guetter à l’entrée du magasin. J’ai bien senti qu’y m’pistait. Y a quitté son poste de piquet pour tenter d’me suivre. J’inspire pas confiance on dirait. Alors fallait juste être plus rapide.

J’lui ai fait façon labyrinthe, y traînait sa masse de muscles engoncée dans son costume noir-guetteur derrière moi, moins vif, moins agile. Tête de gondole. Virage à droite. Accélération. Sprint. Les bras écartés. Jésus au rayon alcool. Les bouteilles qui jartent. Une flaque sur le sol. Une rivière.

J’me r’tourne, et le black surgit au bout de l’allée. Trop tard. J’vois dans son regard qu’y sait qu’ça va aller très vite. Dès que mon allumette sera en contact avec le lac, boom. Grillé le boudin noir-regret.

J’vais vous mettre au boulot, moi. Fini d’passer vos journée à verbaliser les gens avec votre costume bleu-shérif pour un coup de téléphone au volant. Fais ton job. Ramasse les morts.

Jaune-enfer. Quand j’quitte le magasin en courant, j’entends les cris du vigile qui s’débat dans les flammes. Y en a qui tentent d’aller l’aider, tandis que les flammes lèchent déjà les rayons voisins. Dans l’bordel, y en a qui glissent sous leur veste une boîte de cassoulet, un paquet de pâtes. Comme s’y z’allaient s’faire fouiller à la sortie. Le mec de la sécu est au rayon barbecue, ducon. Y verra pas qu’tu t’es servi. Je m’occuperai de toi tout à l’heure.

Chui assez loin pour ralentir ma course. J’ai pas les poumons pour faire mieux d’façon. Les cloches. Y est dix heures. À croire qu’y m’réclame.

Jour de grâce. C’est ouvert. Sombre.

Les sirènes, au loin.

Les pompiers sont d’la fête on dirait.

Ça fait du bien d’avoir un peu de calme et d’être bercé par le son d’l’orgue.

Comment y pouvait m’entendre approcher. Y devait flotter dans ses prières en s’balançant sur son siège, lentement. Putain d’orgue. Putain de cloches. Putain de métal.

Bonjour mon fils, qu’y m’dit avec un sourire angélique. Ta gueule mon père, regarde le diable dans les yeux. Droite…Gauche…Droite…Gauche…Droite…Gauche… J’vais t’sonner, moi. Ça résonne ? Droite. Gauche…Violet-cloche. Droite. Gauche…Prie pour qu’Il t’accueille, t’es en chemin. Droite. Gauche. Droite. Gauche. Droite. Gauche. Droite. Gauche. Droite. Noir-ténèbres.

Un d’plus. Un d’moins. L’heure d’rentrer. Qu’y s’démerdent. Vous vouliez du boulot ? Rel’vez les manches.

Un dernier pour la route. Y’attend, comme le plot qu’il est, sur le trottoir. Y’attend. Avec son r’gard bizarre. Y titube. Y m’toise. T’as fini ta journée de Mal-Fini ? À la main j’vais t’finir, moi. Faut faire le ménage. Putain. Change ton regard. Y bouge pas. Y m’laisse approcher. L’enfant et le père Noël. Tu vas l’avoir ton ruban. Y sent à peine mes mains s’fermer sur sa gorge. Change ton regard. Rose-vide. Y s’laisse faire. Putain de plot. Change ton regard. Pourpre-folie. Change ton regard. Y s’est même pas défendu. Sur le parvis, comme un pantin, avec les yeux ouverts. Blanc-éteint. Regard bizarre. J’peux rentrer chez moi.

Chui derrière la porte ouverte sur la courée. Main sur le calibre.

Les sirènes, au loin.

J’bouge pas, doigt sur la détente. J’attends qu’y passe. Ça dure. C’est long.

Les sirènes qui s’rapprochent.

Un bruit sur le toit. Je l’entends faire son dernier saut qui l’amène dans la cour. Y vient pour chier cet enculé, encore. Pas bouger.

Des portières qui claquent. Y z’arrivent. En bleu-vengeance. Sont moins cons qu’y z’en ont l’air.

Il se met en position, courbe le dos, affaisse son cul, prêt à larguer sa bombe. J’la fais façon duel au soleil, genre pour lui laisser une chance.

Des pas sur le trottoir. Un troupeau d’cons. Main sur le flingue. Dégaine de cow-boy. Tir. Un mouvement de recul. Y a pas bougé. Raté. Chaud. Froid. Ça coule sur mon ventre. Un plomb dans la poitrine. Y a pu d’couleurs.

—Il est mort, chef ?

—Ouais, on l’a eu les gars, journée d’merde, putain d’taré, quel monde de con, allez, faîtes le ménage.

SCOLTI, Décembre 2010

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