La quatorzième

L’auteur faisait les cents pas dans son salon en désordre, se tenait le menton d’une main, se grattait le crâne d’une autre et manipulait son stylo de la dernière. Le problème était de taille, et tourner en rond autour de la petite table sur laquelle reposait une feuille blanche lui permettait de contourner habilement le problème pour peut-être enfin trouver la voie de la solution.

Ça faisait plusieurs jours déjà qu’il s’interrogeait, depuis celui où il pensait avoir trouvé un nom pour son nouveau recueil de nouvelles fraîches. Ce nom s’était d’abord présenté à lui comme une évidence dès qu’il eut comptabilisé le nombre de nouvelles qu’il souhaitait publier. En effet, après avoir élagué à la machette nombre de brouillons encombrants et complètement dénués d’intérêt, il se rendit compte qu’il tenait dans ses mains une treizaine de textes. Cela lui fit peur, d’autant plus que le mot treizaine lui semblait fort peu utilisé.

Treize. C’était un réflexe naturel qu’il parvint vite à dominer. Il se savait capable de pourfendre les superstitions grâce à la lame tranchante de sa seule volonté. Parfois même, il les défiait afin de les vérifier mais, n’étant jamais à l’abri d’une coïncidence, il savait que le hasard n’était pas toujours l’ennemi du destin. Il considérait donc que croiser un chat noir n’était en soi qu’une rencontre de deux êtres vivants à un moment donné, dans un lieu précis, et qu’en aucun cas cela pouvait expliquer qu’il se cassa une jambe le lendemain. Il tentait de temps à autre des passages à répétition sous la même échelle, en croisant les doigts autour d’un morceau de bois, enchaînait les aller-retours et prenait bien soin de piétiner un miroir qu’il avait déposé là dans le but de le réduire à néant. Ainsi, lorsqu’il trébucha et qu’il s’ouvrit les deux mains, il se dit juste qu’il l’avait bien cherché.

Tout bien réfléchi, il était comme la plupart des gens : superstitieux, non, mais pas trop peu non plus. On ne sait jamais.

Là, les faits tenaient dans une seule main : treize nouvelles. Pas une de moins. C’eut été plus facile et ça aurait évité à la question d’être soulevée, mais pas une de plus non plus, ce qui lui aurait évité bien du tourment. L’auteur dut se résoudre à l’évidence : il avait besoin d’une quatorzième nouvelle pour combattre efficacement la superstition.

Ce problème qui le tourmentait à chaque instant depuis plusieurs jours semblait lui faire oublier que la raison avait parfois tort : d’un côté, combattre la superstition, c’était avant tout ne pas en tenir compte et donc ne pas écrire de quatorzième nouvelle, ainsi, ne pas l’évoquer, c’était l’éradiquer ; d’un autre côté, combattre la superstition c’était prendre conscience de son existence, en l’évoquant, mais en cherchant à en réduire l’impact sur son public, ce qui pouvait signifier « empêcher la superstition d’en demeurer une et lui permettre de se révéler comme vérité », alors qu’il aurait suffit de ne pas se contenter de treize nouvelles. Or, il ne pouvait trancher. Il comprenait difficilement son raisonnement alambiqué qui de doute façon demeurait incompréhensible à bien y penser.

Treize nouvelles pouvaient tout de même rendre son livre attrayant : l’accroche était alléchante, et il savait qu’avant toute chose le lecteur aventurier cherchait à braver l’interdit. Pourtant, il avait conscience que tout le monde n’aimait pas l’aventure et ne souhaitait pas avoir un lectorat divisé. C’est pourquoi tout cela le turlupinait autant.

Il finit par décréter que la solution était toute trouvée : il lui suffirait d’écrire une nouvelle qui n’en serait pas une. Ainsi, au fond de lui, il saurait bien qu’il n’y avait que treize nouvelles, mais il pensait aussi intimement, rattrapé par la rumeur, que treize nouvelles pouvaient en engendrer une mauvaise de plus. N’est-ce pas là le principe même du mauvais sort que d’être porteur d’une mauvaise nouvelle ?

En se réveillant ce matin-là, il se dit que l’idéal serait donc de créer une nouvelle qui serait mauvaise, prenant ainsi les devants sur la superstition : il contenterait d’une part les aventuriers en pouvant se justifier par une pirouette de l’ajout de cette nouvelle supplémentaire et contenterait également les moins téméraires en les rassurant sur le fait qu’un écrit est un écrit, et que juger la qualité de celui-ci ou pouvoir le qualifier de sous-nouvelle n’était pas nouveau. De tous temps les mauvaises langues qui savaient mieux parler qu’écrire avait fait et défait la littérature et il n’était plus à ça près etc. Son discours de justification se promenait déjà joyeusement sur le bout de sa langue.

Toujours préoccupé par son désir de ne pas diviser ses lecteurs, il décida d’appeler son recueil « Treize et une ». Bon titre. Ça ne voulait pas dire grand chose. On conservait tout le mystère du chiffre treize, et en effet il y avait bien treize nouvelles (« Pourquoi avez-vous choisi ce nombre ? » lui dirait le journaliste. « Mais parce que parce que parce que, baragouinerait l’auteur avec emphase » ; mais en plus on rassurait tous ceux qui ne pouvait supporter l’idée de voir le mot « treize » complètement seul sur la tranche d’un livre au risque d’attirer le mauvais œil.

Il tenait le bon bout, mais se sentait en mal d’inspiration. Il n’est pas toujours évident d’écrire un mauvaise nouvelle. Pourtant, comme il se savait capable du pire, il conclut que l’idée d’une mauvaise nouvelle était bonne. C’était la bonne nouvelle. Le concept était posé, les gens comprendraient facilement. S’il faisait l’unanimité avec lui-même, il parviendrait à la faire avec les autres. Il saisit son stylo, s’étala de tout son long sur la table et se mit à écrire machinalement :

« L’auteur faisait les cents pas dans son salon en désordre, se tenait le menton d’une main, se grattait le crâne d’une autre et manipulait son stylo de la dernière… »

SCOLTI, Avril 2009

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