BOUH !

Te retourne pas.

Omar essayait de penser, alors qu’il poursuivait sa course folle à travers les ruelles de la ville. Il lui avait échappé pendant plus d’une heure, mais l’autre avait fini par le retrouver. Fuir le flair revient à s’acharner à prouver l’existence de dieu, et Omar avait du démarrer comme un rat fuyant un chien enragé quand le truc avait surgit de nulle part. Il courait maintenant depuis presque trente minutes, conscient que son poursuivant ne lui ferait pas de cadeau s’il le rattrapait.

Ses pieds frappaient lourdement le sol. Omar était plutôt bien bâti, mais peu entraîné, et il regrettait ces années d’avant la Catastrophe durant lesquelles il avait laissé ses muscles se ramollir dans son canapé en skaï. Il essayait d’allonger sa foulée, mais n’avait aucun style, et abandonna vite l’idée. L’acide lactique lui rongeait les muscles, ses poumons piquaient, le désespoir gagnait du terrain.

Un coup de rein. Nouvelle rue. Déserte. Peu éclairée. Détritus qui recouvraient les trottoirs, quelques chats qui finissaient une carcasse de bipède. Le vent transportait les odeurs pestilentielles qui inondaient la ville. Omar avança prudemment, se nicha contre une porte quelques mètres plus loin, espérait ainsi se dérober au regard de l’ennemi qui continuerait sa route.

L’ex-homme arriva à toute vitesse dans la rue, surpris par la pénombre, stoppa net. Il observait. Dans son œil, un reste d’intelligence qui rappelait son passé de Patrick, analysait la situation. Rue longue. Bien trop pour que sa proie ait eu le temps de la traverser avant qu’il arrive. Ex-Patrick avait l’habitude, et bien plus d’entraînement qu’Omar. Chasser, c’était son quotidien, poursuivre les paquets de viande sur pattes son seul loisir depuis sa Contamination. Son regard sanguinolent fixait les rats qui se délectaient des tripes du cadavre encore bien gras. Il écarta ses naseaux, chercha à aspirer le moindre indice.

Pas maintenant…non…, pensa Omar qui sentait que son nez aller exploser. Une poussière lui chatouillait les narines, et chercher à l’expulser pouvait lui être fatal. Il pensa un peu plus fort : Retiens-toi, un effort….

L’ex-homme s’arrêta.

Omar avait pensé trop fort.

La créature tourna la tête en direction des mots.

Les rats, qui avaient déjà eu l’occasion de croiser des congénères zombifiés et qui ne souhaitent pas en être, décampèrent illico.

Omar sentait que l’étau allait se resserrer.

Il serrait les poings.

Visage crispé.

Il se savait moins rapide que l’ex-homme.

Moins vif.

Plus rusé.

Il réfléchit, sans trop forcer, afin que le monstre n’intercepte aucune de ses pensées.

Ce dernier avançait d’un pas sûr vers la porte. Confiant, il s’attendait à voir Omar surgir et savait qu’il le rattraperait facilement.

Omar tremblait, entendait les râles du monstre s’intensifier, ferma les yeux, avala un bol d’air, bondit hors du seuil pour reprendre sa course, essaya de ne pas tenir compte du boitillement de sa jambe gauche, et accéléra la cadence.

L’ex-homme lui emboîta le pas.

Les pavés défilaient rapidement sous les pieds d’Omar, la nuit, qui accentuait davantage cette impression de vitesse, lui laissa croire un instant qu’il était en train de reconquérir l’écart perdu. Mais la respiration cadencée du zombie se rapprochait chaque seconde. Il craignait que ça ne se finisse pas comme il l’avait prévu.

Il traversa le labyrinthe de ruelles, sentant la peur le gagner un peu plus à chaque virage. Il ne pouvait espérer lui échapper par la seule force des jambes, et il ne lui restait qu’à compter sur l’aide de la nuit et de la pluie naissante. Avec un peu de chance, l’ensemble masquerait suffisamment la vue de l’ex-homme.

Après avoir correctement négocié un ultime virage qui le fit sortir du dédale, Omar s’engouffra dans une zone désaffectée que quelques wagons à l’abandon décoraient encore.

Il crut un instant avoir semé son poursuivant grâce à la pluie qui avait doublé d’intensité.

Cet endroit se révélait être une cachette de choix.

Malheureusement, la pleine lune éclairait abondement l’ancienne gare industrielle, malgré la pluie qui commençait à tripler.

Ça semblait paradoxal, Omar comprenait mal comment la lune pouvait être aussi présente alors qu’il pleuvait autant et que, de ce fait, le ciel aurait du être sacrément couvert. Il semblait oublier que c’était comme ça parfois, le futur.

Il alla se plaquer contre un container perdu parmi des wagons.

Bien que la pluie fut quatre fois plus puissante qu’au moment où elle avait commencé à tomber, Omar distinguait parmi les flic-flocs les pas du monstre écrasant le gravier, éclatant violemment les flaques déjà bien nourries, bien grasses.

Il essaya tant bien que mal de ne pas laisser la peur le submerger totalement et le rendre incapable du moindre mouvement.

Il aperçut la porte entrouverte du container, décida d’y pénétrer. La ferma lentement, afin qu’aucun grincement ne puisse signaler sa présence, jeta un dernier coup d’œil à l’extérieur pour s’assurer qu’il n’avait pas été repéré.

Le rideau de pluie faisait totalement écran.

Sa main droite tenait fermement la poignée de la lourde porte. Une fois la barre de sécurité placée dans son encoche, il serait définitivement à l’abri.

Alors que la porte allait se refermer, une main dont la chair en décomposition essayait de recouvrir des os rongés saisit fermement Omar par le poignet.

Il regarda sa propre fin dans les yeux, mais celle-ci ne parvint pas à le séduire, et il la repoussa. Sa main gauche agrippa la porte, la claqua violemment, puis d’un coup de pied magistral Omar l’ouvrit et expulsa l’assaillant quelques mètres plus loin.

L’ex-homme semblait sonné. La pluie le clapotait de partout, et il se laissait faire.

Omar regardait le sol, et le bras coupé du monstre qui tenait fermement une main qui ne pouvait être que la sienne. La rapidité, la violence de l’assaut, l’excitation, la peur, l’avaient empêchées de sentir la douleur. Fort de ce constat, il pouvait continuer à se sauver et essayer de définitivement échapper au monstre.

C’est ce qu’il fit, sans se faire prier.

Lorsqu’il parvint au grillage arraché qui jadis indiquait la fin de la zone, il jeta un dernier regard en direction du monstre. Voyant clairement que celui-ci reprenait ses esprits, qu’il le regarda œil dans les yeux. Il voulait prendre ses jambes à son cou mais, n’étant pas assez souple, opta pour courir droit devant lui.

Il dévala la pente qui menait à la route aussi vite qu’il le pouvait, trébucha, finit sa descente en faisant quelques tonneaux qui ne l’épargnèrent pas.

Les choses se compliquaient, assurément.

Son genou droit avait subi de graves dégâts pendant la chute, et il savait qu’il ne courrait plus jamais aussi vite.

Le sang dégoulinait sur sa joue.Sa tête aussi avait été touchée.

Pour ne rien arranger, la créature se trouvait au sommet de la pente, se régalait déjà de sa victoire à venir.

L’odeur de trouille envahit l’air aussi fort que dans un abattoir.

Des phares éclairaient la route.

Le camion roulait plus vite que de raison, semblait fuir quelque chose.

Omar se dit que sa chance était là. Certainement des survivants qui avaient trouvé un El Dorado, qui fonçaient gaiement vers une vie tranquille.

S’il parvenait à grimper sur le camion, il laisserait son adversaire savourer sur cette route isolée son amère défaite.

Mais en ces temps compliqués, Omar savait que les zombies étaient eux aussi capables de conduire, que tenter d’arrêter le camion était à double tranchant. Et c’est précisément ce double tranchant qui lui donna une idée.

L’ex-homme ex-ultait, ex-plosait à l’idée de revenir avec son trophée, se lança de tout son poids dans la descente, ne s’inquiètant en aucune façon du style avec lequel il le faisait, prenant tout simplement l’allure d’un monstre qui dévalait une pente par une nuit pluvieuse et enlunée.

Omar vit le mort-vivant se rapprocher à vive allure.

Le camion avait déjà parcouru plusieurs centaines de mètres, n’était plus qu’à une seule centaine de mètre, soit cent mètres en tout, des deux protagonistes.

Le monstre gagnait du terrain.

Le camion aussi.

La tension était à son comble, tout le monde se dit qu’il allait se passer quelque chose qui mettrait en scène Omar, l’ex-homme et le camion. Et c’est précisément là que ça devint intéressant, puisque tout le monde avait vu juste.

L’ex-homme, qui n’était plus qu’à deux mètres de Omar, s’élança en saut de l’ange en direction de ce dernier, qui prolongea le plongeon du zombie en plaquant ses pieds sur le ventre du monstre et en le projetant trois mètres plus loin, ceci pour un total de cinq mètres de voltige.

Comme ces cinq mètres étaient la distance nécessaire pour que les roues du camion puisse couper en deux le corps du monstre au niveau du bassin, c’est ce qui se produisit.

Le camion klaxonna. Visiblement, les survivants qui filaient vers l’ouest étaient heureux d’avoir bouillifié un ennemi.

Omar regarda le camion s’éloigner sans réagir.

L’assaillant n’en revenait pas. Il ne lui restait qu’à poursuivre sa proie en se traînant à la force des bras.

De toute façon il n’avait rien d’autre à faire la nuit, car les zombies ne dorment pas.

Il n’avait aucun intérêt à abandonner maintenant.

Alors il rampa.

Omar se redressait péniblement.

Son genou était bien plus touché qu’il ne l’avait d’abord cru, et cette projection de monstre avait achevé le travail : il n’avait plus qu’une demi-jambe.

Ceci permit à l’équilibre d’être rétabli.

Omar commença à sautiller sur sa jambe, évita de se concentrer sur la douleur qui aurait du l’immobiliser totalement.

L’autre s’approchait. Technique déjà au point. Il laissait derrière lui une trace ondulée dessinée par ses tripes qui traînent limaçablement sur le bitume.

Omar sentait ses forces l’abandonner.

Ce sautillement l’épuisait.

Il savait que ce qu’il lui est arrivé était irréversible.

Il ne reverrait ni sa main, ni son morceau de guibole.

Tout avait mal tourné.

Il se retourna et vit dans les yeux de son adversaire la détermination sans faille qui le différenciait de lui.

Il n’avait pas assez de niaque.

Il avait le L de « Perdant » dessiné sur le front, alors que l’autre, lui, irait au bout, quoi qu’il se passa.

Les mains du poursuivant se plaquaient au sol avec rage et puissance.

Les bras tiraient énergiquement le tronc en lambeaux.

Omar se dit que, de toute façon, il ne faisait que retarder le moment, que l’adversaire était bien plus fort, bien mieux entraîné, bien plus motivé.

Il essaya encore quelques mètres.

Plusieurs bonds, mal coordonnés.

Du terrain qui se perdait.

L’autre qui se rapprochait.

Un bond de plus.

Une main tendue.

Perdu.

Omar sentit la main agripper sa cheville, en une seconde se retrouva plaqué au sol.

La créature le retourna d’un mouvement sec.

Omar n’avait plus la force de crier.

Il ferma les yeux, attendit la sentence.

L’ex-homme remonta le corps, bloqua la main et le moignon d’Omar contre la route.

Lentement il approcha son visage de celui de sa proie.

Omar sentit l’haleine fétide du monstre, espérait sentir un peu meilleur que lui.

Ouvrit les paupières.

L’ex-homme attendait, voulait voir la défaite dans des yeux grands ouverts.

Omar le fixa sans bouger. L’éclair de la victoire illuminait l’œil rougi.

La créature tenta un sourire, relâcha lentement Omar, puis hurla :

—Perdu ! C’est toi le loup maintenant ! Loup, comme loser !!! Tu m’as bien fait galoper mon salaud !

—Nan mais…Ça va trop loin là, attends…regarde-nous ! répondit Omar. C’est pas du jeu…..Attends ! Attends ! Attends…j’ai plus envie de…

Mais déjà son compagnon d’infortune repartit en se traînant comme un mollusque sur la route balayée par la pluie et les rayons de lune.

SCOLTI, Novembre 2005

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