La cigarette et le Moustachu

—Bon, moi, j’sors !

Depuis trente minutes et quarante deux secondes l’homme tapotait du pied et remuait sur son siège en mastiquant le filtre de sa cigarette. Le moustachu, assis deux rangées plus bas, avait compté, et en tant que responsable du temps-qui-passe à la Grande Manufacture, on ne pouvait pas la lui faire. Il avait observé l’homme, cette cigarette qui virevoltait d’un bout à l’autre de sa bouche comme un enfant qui passe de bras en bras à la maternité, et l’impatience qui accompagnait le tout.

—Bon, moi, j’sors !

La deuxième fois était la bonne. L’homme tenait parole et se levait subitement.

—Mais…?!? dit alors le moustachu alors qu’on ne lui demandait rien.

L’homme se dirigea vers la porte :

—Faut que j’en grille une ! C’est plus possible là ! On peut tout de même mourir comme on veut, non ? Dans quel monde on vit, merde alors ! vociféra l’homme à la cigarette.

—Mais, c’est que…, glapit le moustachu qui visiblement n’avait aucun sens de la conversation.

Chacun s’agrippa où il pouvait, et les autres firent pareil. Tout le monde, en dehors du moustachu que l’invraisemblance de la situation scotchait sur son siège, anticipait le choc de l’ouverture de la porte, qui s’ouvrit et se referma en un clignement d’œil, laissant suffisamment de temps à un petit bout de vent pour pénétrer à l’intérieur en tourbillonnant.

Le moustachu semblait consterné et la situation était d’autant plus consternante qu’il l’était vraiment et qu’il était bien le seul. Dehors, offrant son visage au soleil, l’homme prenait d’énormes bouffées qui s’échappaient par les narines de part et d’autre de son visage flasque et palpitant. Il dégustait avec un plaisir évident ses blondes et observait les nuageons qui lui sortaient du nez s’enfuir et rejoindre leurs congénères pour grandir avec eux. De ces retrouvailles improvisées naîtrait une pluie fine qui irriguerait à quelques kilomètres de là les champs de tabac, les feuilles ainsi nourries deviendraient fumables et goûteuses, la boucle serait bouclée et personne ne viendrait s’en plaindre.

L’homme, aucunement dérangé par le fait de fumer seul dehors, ne dérangeait personne, en dehors du moustachu qui n’en finissait pas de moustacher : la situation était étrange, et quoi qu’on voulût lui laisser croire il n’en démordrait pas, et mordait donc sa stupéfaction à pleines dents.

—Puis-je vous servir un démordant ? lui demanda la jolie brune aux yeux vert-cerise en lui tendant un plateau.

Le moustachu avait vu déambuler cette beauté dans les allées depuis leur départ sans jamais soupçonner qu’elle puisse être porteuse de plateaux, mais il se dit qu’il en avait vu d’autres et que la surprise faisait partie des charmes de la vie. Il trembla de l’œil, voyant que les événements lui échappaient totalement. Ses repères avaient volé en éclat, et sans repères rien ne pouvait aller. Il en conclut donc que rien n’allait plus.

—Par mes moustaches ! Mais qu’est-ce que tout ceci signifie ? bougonna-t-il en se servant.

Il agitait la tête, à la recherche d’un regard compatissant, mais chacun vaquait à ne rien faire et personne ne manifestait le moindre étonnement. Fort heureusement, le démordant était frais et le moustachu fit mine de sourire.

—Mais rien du tout, monsieur, répondit tardivement la serveuse. Vous désirez autre chose ? reprit-elle en lui proposant une corbeille de chewing-gums Prémmach’é emballés dans du papier à l’effigie de la Compagnie.

—Vous devez avoir raison. Je vous en prends deux tiens, et ce sera tout, merci.

Le moustachu mastiquait ses Prémmach’é en tapotant des doigts sa joue la plus dégagée. En effet, sa moustache conquérante avait agrandi son territoire vers l’ouest, laissant un peu de répit à la joue droite qui pouvait donc se laisser tapoter sans présenter d’obstacles. Il regarda autour de lui afin de reconsidérer la situation : d’un côté, il y avait l’homme qui fumait sa quatrième blonde, ça ne faisait aucun doute. Il s’était écoulé seize minutes et quatorze secondes, ce qui ne faisait aussi aucun doute ; de l’autre, la jolie brune demandait aux roux et aux châtains si les poivres et sel assis devant eux ne les irritaient pas, dans la mesure où le vent tourbillonnant qui commençait à s’impatienter se montrait désireux de sortir en emportant dans sa fougue tous les condiments capillaires. Les blonds, qui semblaient être des habitués, répondirent que c’était un peu tiré par les cheveux et qu’ils préféraient les garder près d’eux, au cas où, sachant que les repas se préparaient seuls et que, faute de miroir, il leur arrivait souvent d’oublier de s’agrémenter des condiments de circonstance. Quant au reste, les indécis à la barbe négligée ou aux cheveux décolorés, le moustachu décida de ne pas leur accorder de crédit.

Il regarda dehors. L’homme, toujours assis, souriait, clope au bec, en présentant au monde entier son abjecte dentition dégradée par de nombreux paquets. Il souriait bêtement, méprisant le magnifique stalactite qui lui pendait au nez. Le moustachu ajusta son œil et, malgré la buée qui naissait lorsqu’il s’approchait de la vitre, constata que la peau de l’homme fraîchement craquelée avait perdu toute sa flasqure et sa palpitance. Mais l’homme demeurait impassible et profitait de cette relative tranquillité pour s’allumer une autre tige.

Le moustachu, qui n’aimait pas laisser une situation s’embourber, décida de prendre le problème à part et de le menacer de mépris total s’il ne voulait pas se résoudre à devenir une solution. Ainsi, défiant la logique des précédentes pensées et considérant que chacun faisait ce qu’il voulait, le moustachu engouffra les chewing-gums bien profondément dans ses oreilles, prit son souffle, et partit s’endormir en apnée au fond de son siège.

La Terre fit un peu de chemin en tournant sur elle-même. La moustache grappillait du terrain en gardant bien le cap.

Une secousse violente ramena la tête du moustachu en avant. Il papillonna des yeux, moustacha un peu et jeta un œil par la fenêtre, au cas où. L’œil rebondit aussitôt et vint se reloger au chaud. Le mécanisme remit en place lui permit d’apercevoir au dehors l’homme statufié s’agrippant à une cigarette qui finissait de se consumer toute seule. Il enleva les chewing-gums et finit de les gâcher, pour ne rien mâcher. Une voix langoureuse s’échappa des hauts-parleurs et vint se nicher dans son oreille la plus dégagée, à l’est.

—Mesdames, messieurs, nous vous invitons à boucler votre ceinture. Nous allons entamer la descente. La température au sol est de 12° Celsius. Il est exactement 8 heures et 12 minutes, merci d’avoir choisi notre Compagnie….

L’homme à la cigarette, qui avait décidé qu’il était temps de regagner son siège, rampa le long de l’aile de l’avion en direction de la porte.

SCOLTI, Mars 2005

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