Fin de contrat

Diego se gratte l’arrière du crâne en regardant les gouttes faire la course sur la vitre. De derrière la fenêtre, il aperçoit l’énorme nuage. Gris clair. L’un des derniers avant quelques jours d’après les prophètes à la radio. Réveil difficile. Bouche pâteuse. Tête profondément enfoncée dans le cul, gaule basse. Nuit courte. Agitée. Une heure de sommeil, peut-être deux, et depuis l’aube traîner en marcel et calebar dans la chambre en levant à peine les pieds pour pas réveiller sa mère. Nausée. Trop de canettes. Rentré tard. La faute aux collègues, ça. N’ont rien voulu lâcher, se sont perdus jour après jour dans des négociations sans fin engagées dans une voie sans issue en se prenant en pleine gueule des trombes de flotte. La faute aux syndicats aussi, qu’ont joué leur rôle en se débattant comme des poissons dans la vase, qu’ont balancé des arguments bourrés d’espoirs vains sur la table, qu’ont convoqué ces connards de médias. La faute à cette putain de mascarade sur laquelle les actionnaires déjà bien gras pissent en sifflotant. Devant l’usine ça fait le piquet depuis des semaines, ça brûle des merguez, des palettes et des pneus. Du spectacle. Pathétique. De la bouffe pour caméras. Diego digère comme il peut cette nuit merdique alors que les slogans d’amertume, de colère triste, vomis la veille, lui martèlent encore le cerveau. Il a pas gueulé, lui, il a été là, juste là, avec les autres, comme s’il était un des leurs, et il attend désormais que cette putain de pluie cesse.

Midi. Voûté au-dessus de son assiette, Diego mastique lentement, plonge dans le vide son regard cerné, prend de temps à autre une gorgée de Kro tièdasse. La bouffe a peu de goût, manque de tout. Les thunes peuvent pas toujours être une excuse, y a un minimum qu’on peut faire avec trois fois rien question cuisine, mais sa mère a passé le tablier à gauche, est devenue Mamie, avec le même odorat éteint moisi que sa grand-mère, ces mêmes gestes grossiers aléatoires à la découpe des légumes. J’sens pu l’odeur des oignons, qu’elle lui a dit une fois. Elle sent plus rien. Trop vieille. Trop abîmée pour faire des plats corrects.

La télé hurle à faire vibrer les haricots premier prix dans l’assiette creuse. Sa mère a l’ouïe cramée, augmente un peu plus le volume au fil des fanées, n’entend rien d’autre que le chaos des applaudissements et des rires exagérés quand un clampin empoche mille balles sur TF1 pour une réponse idiote à une question con. Alors il fait semblant. Qu’elle entend. Que ça le gêne pas. C’est toi, Diego ! Là ! La vieille pointe un doigt tremblant vers l’écran, tente de gueuler comme elle peut, gorge usée, comme si elle avait une chance de passer au-dessus du volume des enceintes. À la télé, avec tes copains, c’est toi, j’te r’connais ! Attiré par le doigt fripé. Coup d’oeil rapide. Steak semelle. Ouais, ‘Ma. C’est moi. Tu dis rien, Diego ! Pourquoi qu’tu dis rien ? Regarde comment qu’les autres y crient, eux ! Et toi tu dis jamais rien ! C’est fini, ‘Ma, vont fermer l’usine, on aura beau gueuler jusqu’à en crever, ils fermeront quand même. Tu dis rien. Pourquoi qu’tu dis rien ? Tu dis jamais rien !

Il se fout à moitié que ça mère n’aie pas entendu sa réponse, se lève, chope son assiette au vol, embrasse la vieille sur le front, puis va faire la vaisselle.

Le chaos des assiettes qui frappent les fourchettes qui frappent les verres qui frappent les bols lui rappelle celui de la grève. Du bruit. Faire du bruit. Appeler les médias. Brûler des palettes. Taper sur des bidons. Crier. Juste du bruit. Du vent.

Le verre qu’il astique depuis deux bonnes minutes semble être un élément de dinette, petit, perdu au milieu de doigts gonflés et boudinés par le travail. Regard vide. J’dois partir quelques jours, ‘Ma, suis allé chez le voisin hier, j’lui ai demandé de venir te voir le matin, il me préviendra s’il y a quoi que ce soit. J’lui téléphonerai de toute façon, pour prendre des nouvelles. Il se retourne. Elle regarde la télé. Ou dort. Ou est libérée, enfin.

Il prépare son sac soigneusement. Que du pas grand chose. Un peu d’argent en poche. Une bouteille. Reste quelques canettes dans la voiture. Puis il fouille dans les placards de la cuisine. Chips. Demi-baguette, assez pour un sandwich. Dans le salon, le fantôme ne le voit plus, aspiré par la télé qui gueule. Il s’approche d’elle, lui caresse les cheveux, dépose un baiser sur son front. Tu pars travailler, mon grand ? Ouais, ‘Ma, c’est ça. Ils ferment plein d’usines, j’l’ai vu à la télé, t’as de la chance d’avoir encore du boulot, toi ! Ouais, ‘Ma, j’dois y aller. Courte hésitation avant de partir. Parti. Ça aussi elle l’oubliera. Comme la grève. Comme le reste. Elle fera peut-être même pas la différence entre le voisin et lui. Elle le saisit par le poignet, peau douce froide chair molle de la main, alors qu’il s’apprête à y aller, le fixe dans les yeux, billes vitreuses, un instant éclatantes et lucides. Une fille, c’est une fille qu’y t’faudrait. Ouais, ‘Ma, bonne journée, ‘Ma. Il l’embrasse à nouveau et quitte la maison.

***

Diego a roulé toute l’après-midi. Beau temps. La météo a eu raison pour une fois. Il a fait une ou deux pauses pour pisser sur le bord d’une nationale et se dégourdir un peu les pattes. Au fil des kilomètres, les déchets se sont accumulés sur le siège passager et sur les tapis de bagnole. Canettes. Paquets de chips, de clopes. La moitié du jambon-beurre. Dans d’autres circonstances, il se serait laissé emporté par l’effet de l’alcool, mais là les bières n’ont pas suffit pas, et il a entamé le reste de vodka.

Trois heures du mat. Il continue de rouler sans chercher son chemin, jusqu’à se garer près d’un bosquet. Seul au milieu de nulle part dans la nuit silencieuse, il essaye de se branler pour mieux dormir. Rien à cracher. La tête ailleurs. Sommeil profond.

Lumière du jour qui extirpe du grand vide. Sortir pisser. Se rincer avec la dernière gorgée de vodka. Allumer une clope. Mettre le contact. Rouler. La radio déblatère :

« …ce dernier ayant déclaré qu’il avait payé sa dette envers la société et qu’il pouvait légitimement briguer un nouveau mandat de député….élections toujours : malgré le défilé des candidats, chacun venant avec son lot de propositions pour trouver une solution et éviter les licenciements de l’usine PRODNOR, la direction semble camper sur ses positions et ne souhaite pas revenir sur sa décision de supprimer les 843 emplois dans le cadre de la délocalisation de l’entreprise….écologie enfin, face à la préoccupation des autorités devant la multiplication des pics de pollution… ».

Diego coupe la radio. Bien sûr que l’usine va fermer. Comme si les pantins en costard qui se présentent chaque jour avec sourires et caméras en espérant gagner des voix peuvent y changer quoi que ce soit. Bohringer a raison, la banque est bien plus forte qu’eux. Des prestataires de service, rien d’autre. Il ouvre la vitre, balance tous ses déchets dans les champs, et appuie plus fort sur la pédale d’accélération.

***

Elle regarde le ciel, tête penchée en arrière. Marionnette désarticulée. Penser à autre chose. Les mains du porc se baladent sur son corps. Marionnette. À l’abri des regards, derrière la station. Toujours pareil. Au milieu des palettes. Des cartons. Des poubelles. Le porc bande, se frotte maladroitement en faisant onduler son gros cul poilu. Ses mains sentent la merde. Sa bouche sent ses mains. Il empoigne ses seins comme s’il manipulait une chambre à air. Dis quelque chose. Bouge salope. Ça t’excite, hein. Marionnette. Il la pousse dans les poubelles. Connasse, va ! Même pas foutu d’remuer l’cul ! J’croyais qu’tu baisais avec tout l’monde ! C’t’arnaque, ici ! J’vais récupérer mon bifton, y va m’entendre ton vieux ! Cindy le regarde remonter sa braguette, partir en boitant, et vomit.

***

Diego roule depuis plus de deux heures. Plus rien à damer et son ventre lui rappelle en se contractant qu’il faut vite le remplir. De l’énergie. Pour continuer. Il parcourt encore quelques kilomètres, jusqu’à apercevoir le bâtiment qui borde la route déserte. Il gare sa voiture sur les graviers qui entourent le bar routier, pisse devant le capot, puis pousse la porte du bar.

Vieux routard affalé sur une chaise qui roupille sous sa casquette. Puanteur de campagne. De derrière son comptoir, le taulier regarde la télé accrochée dans un angle, fait disparaître entre ses grosses fesses un pauvre tabouret. Au J.T, on parle de PRODNOR, le boss fait un discours face à une foule en colère. Diego pose un coude sur le zinc. Ouais ? Deux œufs durs…vous avez de la viande ? Nan, si c’était un resto y aurait été marqué sur le devant. Alors une bière, avec les oeufs. Le barman plonge la main sous le bar, sort immédiatement les œufs, probablement là depuis plusieurs jours. Ils viennent de la ferme d’à côté bonhomme, c’est du bon, longue conservation. Le gros tire la mousse, fixe son client droit dans les yeux. Un Tartare. Diego comprend qu’il est dans la provocation gratuite, se tait, épluche les œufs, avale le premier sans moufter. Il tend l’oreille vers la télé, croque le second. Goût de gerbe qui remplit son gosier. Toux réflexe. Cracher sur le sol l’ignoble pâtée verdâtre. Boire d’une traite la mousse pour se rincer. Ça fera cinq euros tout rond bonhomme! Diego attrape le regard du barman, pas d’emmerdes, a juste faim. Mais tombé sur le connard de service au milieu des odeurs de fumier. Le tas de viande le regarde et sourit. Diego commence à comprendre. Qu’est-ce qu’y a gros con, y a réclamation ? T’as pas l’intention de payer, c’est ça ? Diego se sent décoller du sol, attrapé par le col jusqu’à arriver face à face avec la Masse. Cinq euros, ou je te broie la gueule ! Odeur de chiottes qui s’échappe de la bouche du gros tas. Le type doit s’emmerder sévère pour chercher la merde au premier client venu. Coup de boule magistral qui éclate le nez du patron, flaque écarlate sur le zinc, Tartare au tapis. Routard qui roupille sous sa casquette. Diego se penche par dessus le comptoir, vomit une dernière fois sur le tas de graisse. Partir. Le ventre plus vide qu’en arrivant.

Dehors, ça pue toujours autant la terre fertile, et le soleil rigole pas. Diego se frotte le front du revers de la manche, voit le sang qui la tâche. Le sien, ou celui du gros, peu importe. Trouver à bouffer. Vite. Ne pas se laisser distraire par la faim et perdre de vue l’objectif.

Une demi-heure à vive allure, pour se retrouver à nouveau seul entre au milieu des champs sans fin. Vérifier en se garant qu’il est bien seul. Marcher à travers le champ de blé coupé. Disposer avec application sur une meule de foin les objets qu’il a emporté sous le bras. Vue brouillée, légèrement. Vingt pas de recul. Déjà pas mal pour un coup d’essai. Tirer à six reprises sans jamais faire mouche. Peu encourageant, mais la faim qui tire le bide. Diego n’a pas l’habitude des armes, ne maîtrise pas encore le flingue qu’il a piqué au voisin la veille.

***

Cindy réapprovisionne les rayons de la boutique, noie les produits périmés dans les nouvelles livraisons, comme l’exige son père, se fout de savoir si elle fait correctement le job. Peu de passage dans la station-service, en dehors des hommes qui viennent la voir contre un billet. Son père n’envisage pas de perdre le moindre euro, jette peu, et peu de monde au village et dans les alentours prend le temps de regarder les dates sur les emballages. En cas de réclamation, le vieux a Cindy de toute façon. C’est arrivé une fois qu’un mec s’aperçoive que la date était dépassée depuis une semaine. Cet enfoiré a joui en elle pour un sandwich avarié. Bien moins cher qu’une pute.

Avachi derrière son comptoir, son vieux lit le journal, baigne dans un nuage de fumée de cigarillos, trouve l’occasion de gueuler encore. Tu vas t’manier, ouais ? Tu comptes y passer la journée ? Y a du boulot, espèce de bonne à rien ! T’es vraiment comme ta connasse de mère ! Il la regarde pas. Gueule. Pour se défouler. Grace, elle, ne réagit pas, ne réagit plus depuis longtemps, éteinte bien avant la naissance de Cindy. Elle balaye la boutique, va déposer des cartons à l’arrière de la station, près des poubelles, et ne voit plus le dégueulis de sa fille. Me manier ? Pour ? Y a jamais personne qui vient dans ta putain de station ! Qui est-ce qui achèterait les merdes que tu vends, hein ? Tu fais comme si tu tenais une boutique de luxe, alors qu’ils remplissent juste leur réservoir et se cassent direct ! Ferme ta gueule ! Nan j’la fermerai pas ! J’suis pas comme elle, moi ! FERME TA GUEULE ! T’es qu’une putain ! J’t’emmerde sale con ! Elle lâche le carton de chips, se dirige vers la partie habitable du bâtiment, chope au passage une bouteille de whisky qu’elle glisse sous son pull. Elle connait le risque. Tenir tête au vieux. Voler dans le magasin. C’est pas une première. Ça coûte de la ceinture, du poing parfois. Mais quand elle est trop abîmée, le vieux n’arrive plus à la vendre, alors il fait gaffe maintenant. Au pire, quelques gorgées de ce whisky sans âme la soulageront vite.

***

Diego aperçoit la station-essence alors que la jauge du réservoir fait la gueule depuis une bonne demi-heure. Elle n’est plus qu’à deux cent mètres à peine, et la route qui semble se perdre dans l’infini dans le prolongement du bâtiment lui rappelle qu’il s’est enfoncé profondément dans le trou du cul du monde, et que poursuivre serait prendre le risque de se retrouver en rade, le ventre vide.

Contact coupé devant la pompe vérolée par la rouille. Il ouvrir la boîte à gant, écarte le flingue, les CD, les paquets de blondes, pour ramasser les quelques pièces et billets qui traînent. Au coup d’oeil, de quoi s’offrir le plein, un peu de bouffe, une chambre pour la nuit.

Il s’écoute respirer alors qu’il attend dans la bagnole que le pompiste sorte pour remplir le réservoir, comme les mecs sont censés le faire à la campagne pour excuser le prix trop élevé du gasoil. À travers la vitre passager, il voit le vieil homme derrière la baie vitrée, poings vissés sur son comptoir, en train de gueuler sur la jeune blonde qui lui fait face et le défie du regard. Comprenant que personne ne viendra, il sort de la caisse, avance lentement vers l’entrée, ralenti par les fourmis qu’il a encore dans les jambes.

Les voix traversent les vitres. En s’approchant de la porte battante, il entend clairement les insultes, comprend des bribes de l’engueulade. Une fille, son père, la mère en pleurs, au fond. Personne qui remarque sa présence. Il pousse la porte.

Le tintement de la clochette suspendue sonne l’arrêt du round. La fille se tourne instantanément vers Diego, sans laisser la colère déserter son regard. Le vieux, lui, a changé d’expression et présente un sourire exagéré, qui ne masque pas la haine qui le ronge depuis toujours. Il essuie sa peau grasse, suintante, avec un Kleenex qui a fait son temps et qui ne sert plus à rien. Renifle bruyamment, comme pour remettre un semblant d’ordre dans sa voix. On vous sert ? Le plein. Diego regarde la jeune blonde, qui n’a pas bougé. Quoi ? T’as pas entendu le monsieur ? Le plein, qu’il a dit !

Cindy hésite. Après avoir défié une dernière fois son père du regard, elle quitte la boutique en direction de la voiture. T’en profiteras pour vider les poubelles ! Mon cul sale con !

Le vieux se tourne vers Diego, les adolescents…dur métier d’être parent, monsieur ! J’en sais rien…vous vendez de l’alcool ? Sur l’étagère du fond, servez-vous. Diego fait l’inventaire. De la merde hors de prix. Mieux que rien. Des chips. Des gâteaux. Z’êtes pas du coin, vous, hein ? Il regarde les bouteilles, silencieux, tourne de temps à autre la tête vers la baie vitrée, observe la blonde qui met l’essence. J’vois pas votre plaque, mais j’peux dire qu’vous êtes pas du coin ! J’connais tout l’monde par ici, et vous, j’vous connais pas ! J’prends celle-là, combien en tout ?

Diego pensait avoir claqué la bouteille assez fort sur le comptoir pour que l’homme comprenne qu’il n’a pas l’intention d’entretenir la conversation, mais le vieux poursuit, vous avez du faire une longue route pour vous retrouver en rade ici, j’suis sûr que vous seriez pas contre une p’tite pause ! Diego regarde dehors. La fille raccroche le pistolet. C’est ma Cindy. Elle est belle, hein ? Qu’est-ce vous en dîtes ? Ça fait combien en tout ? Cinquante-cinq pour l’essence, douze pour la bouteille. Le vieux se penche vers lui, et Diego se demande un instant si ce bout de lard fondu veut lui rouler une pelle. Eh mon gars…tu r’mets un billet de dix et la p’tite te pompe jusqu’à la moelle, tu m’en donnes deux de plus et tu peux plonger bien au chaud d’dans, regarde, elle est pu là, elle t’attend déjà derrière cette salope, alors, qu’est-ce tu dirais de…

Le cul de la bouteille brise la mâchoire du pompiste avant qu’il finisse sa phrase. Au sol, il regarde ses incisives se noyer dans une flaque de sang, alors qu’une pluie de coups s’abat sans discontinuer sur son corps flasque. L’inconnu frappe sans viser, jusqu’à ce que la bouteille éclate sur le genou gauche et l’oblige à continuer à le bastonner avec les talons. Le vieux tente lamentablement de se mettre sur le dos, espère que ses bras en croix le protégeront de la furie alors que la première côte se brise, lui rappelant un instant le bruit du petit bois qu’il jette dans la cheminée l’hiver, mais déjà l’inconnu passe aux poings, enchaîne les coups jusqu’à ce que son défouloir gerbe les premiers flots de sang.

Grace, pétrifiée, absente, regarde l’animal se redresser. L’homme a les poings dégoulinants, se mord la lèvre, arrache d’un seul geste la caisse enregistreuse qu’il jette avec rage sur le crâne de son tortionnaire dont elle voit la cervelle se répandre comme de la gelée sur le carrelage. Elle baisse la tête, silencieuse, entend l’étranger suffoquer, frotter ses mains sur les vêtements de l’homme qui lui a volé sa vie, et signifie par son attitude qu’elle ne répondra jamais aux questions des flics.

Diego insère le CD dans l’autoradio, allume une blonde, met le contact et quitte lentement la station-service.

***

Cindy ne comprend pas ce que son corps lui dit. Elle n’a jamais ressenti ça. Protégée. Libre. Prisonnière, cachée à l’arrière de la voiture de l’inconnu, mais plus rien ne peut l’atteindre. Elle a vu ce mec défoncer son père au moment où elle entrait discrètement dans la bagnole. Elle exulte. Elle aurait aimé l’aider. Mais le mec semble fort. Bien plus fort qu’il n’y paraissait. Elle écoute le poste cracher une musique qu’elle ne connait pas, ferme les yeux pour ne pas voir le paysage défiler. Oublier. Laisser derrière elle le cauchemar. Vivre enfin.

***

Diego se laisse bercer par la voix de Jim Morrison et conduit calmement en dévorant un paquet de gâteaux. Se remplir le ventre comme un porc. Se gorger de sucre. Se concentrer à nouveau. Oublier ces petits accrocs. Revenir à l’objectif. Enfin. S’occuper de cette main droite qui saigne aussi. Prendre le morceau de chiffon qui traîne dans le vide-poche, tenter de l’enrouler autour de la plaie. Tissu sale. Pas le moment de choper une saloperie. Il envoie la loque à l’arrière de la voiture, ouvre la boîte à gant en espérant trouver mieux.

Cindy bouge lentement pour pouvoir coller la tête contre la portière et voir ce que le gars fait. Elle se cale, et sent subitement la bouteille de whisky s’échapper de dessous son pull, ne tente pas de la rattraper. Attendre. Le mec est en train de remuer nerveusement tout le bordel de la boîte à gant, de saisit un flingue qu’il écarte avec précaution, et ne trouve rien pour se faire un bandage. Éviter de l’énerver plus.

Pisser, encore. Diego se demande s’il ne traîne pas quelque chose. Les pauses qu’il multiplie pour se soulager sont une perte de temps supplémentaire. Il résiste quelques kilomètres, mais remue sur son siège. Démangeaisons. S’arrêter. Il pile sur la route de campagne, fait crisser les pneus quelques mètres avant que la voiture s’immobilise, entraînant dans l’élan la bouteille qui traîne à l’arrière et qui roule sous le siège jusqu’à la glissière en métal.

Cindy serre les dents. Trahie par un scotch dégueulasse. Elle hésite, constate que l’homme, plongé dans l’atmosphère planante des Doors, loin dans ses pensées, n’a rien entendu, mais décide de prendre les devants et se redresse, j’voulais pas…Pas le temps de finir. L’inconnu, surpris, a sauté sur le flingue et pointe déjà l’arme sur elle, j’suis désolée tire pas j’suis désolée j’suis désolée j’t’en supplie tire pas !

Diego regarde la jeune blonde hurler. Elle ne pleure pas. Elle est morte de trouille. Mais elle ne pleure pas. Il comprend que son regard noir impressionne bien plus la gamine que son calibre, et baisse lentement l’arme avant de la ranger dans la boîte à gant. J’voulais vraiment pas…j’veux dire…merci. Qu’est-ce que tu fous là ?

Rassurée. L’inconnu lui inspire confiance. Lui, il ne la regarde pas. Pas comme les autres. Elle essaye de voir ses yeux dans le rétroviseur, mais il ne lève jamais la tête. N’importe quel homme du village aurait profité de la situation, mais elle comprend que ce gars n’est pas comme eux. Tu vas être malade avec ce que t’as bouffé, j’te préviens…pourquoi tu dis rien ? oh, j’pouvais pas rester là-bas ! J’en ai marre de cette vie de merde, tu comprends ? C’était trop beau, j’pouvais pas manquer l’occaz…t’es pas comme les autres, toi…j’t’ai vu tabasser le vieux, putain la trempe qu’il a pris j’en reviens pas ! Tu peux pas rester, descends. Non j’t’en supplie j’t’embêterai pas promis dépose moi loin le plus loin possible tu peux pas me laisser ici au milieu de nulle part c’est pas possible ! J’te connais pas, descends fillette. Enfoiré ! Ils vont me retrouver si j’descends maintenant, pas question !…dis, il est mort ? Y a des chances ouais. Et tu veux me laisser ici ?? J’pourrais te dénoncer, j’pourrais tout raconter si j’voulais ! Et moi je pourrais te faire la même chose qu’à ton père. Mais tu le feras pas, t’es pas comme ça j’le vois bien allez j’t’en prie garde-moi encore un peu…moi c’est Cindy !

Diego regarde l’heure sur le tableau de bord. Il a déjà perdu pas mal de temps. Cette gosse. Un imprévu de plus. La larguer en ville et basta. La B.A du jour. Une fois en ville tu te démerdes.Yes d’enfer allez en route ! Faut que je pisse.

Alors qu’il sort se soulager, Cindy grimpe par-dessus les sièges, s’installe à l’avant, et chope le flingue pour le tripoter comme un jouet. Diego entre dans la voiture et lui arrache des mains, commence pas, tu te fais toute petite, OK ? J’veux pas d’emmerdes sinon tu jartes. C’est bon c’est bon on se calme là ! Elle rit, à pleine voix, vomit toutes ces années d’horreur en riant du plus fort qu’elle peut.

***

L’inconnu est concentré sur la route pendant que Cindy passe la tête par la fenêtre et hurle sa joie. Ces années qui ne l’ont pas épargnée se répandent comme des cailloux blancs sur l’asphalte et s’éloignent sans qu’elle se retourne. Elle rit spasmodiquement, chante comme une punk un peu trop bourrée, se fout du monde entier, vit. Elle a trouvé l’antidote au malheur, et il fait salement la gueule. Elle rentre la tête dans la voiture pour s’installer confortablement sur le siège.

Diego regarde les cheveux de la petite coiffés par le vent alors qu’elle ramasse la bouteille de whisky et avale trois grandes gorgées dans la foulée. Pouah ça fait du bien t’en veux ? Il lui arrache la bouteille des mains, se rince le gosier, puis reprend le volant sans lâcher le goulot. Tu fumes ? Le pétard t’aimes ça ? J’ai de quoi fumer, j’fais un joint, OK ? Aujourd’hui, on se défonce la gueule jusqu’à ramper ! Elle rit encore. Diego n’a pas entendu de rires depuis plusieurs semaines. La chieuse lui fait du bien.

***

La voiture fend la nuit alors qu’au loin des points lumineux apparaissent comme des milliers de lucioles. Diego voit la ville se dessiner, mais préfère suivre la direction de la zone industrielle en espérant y trouver un petit hôtel à l’écart de tout. On va manger c’est moi qui invite tu dois crever la dalle vu comment t’as englouti ces merdes tout à l’heure ! Cindy agite devant ses yeux une épaisse liasse de billets, comme un éventail. C’est le fric du vieux ! Des mois que j’lui en gratte tous les jours il a jamais rien vu ce gros con t’as pas faim dis ? J’ai les crocs, moi, regarde, là, ils sont ouverts arrête toi j’vais nous chercher quelque chose. Diego coupe le moteur, secoue ses jambes engourdies, Cindy se retourne une dernière fois avant de quitter la voiture, te sauves pas, hein ? Il n’arrive pas à la regarder dans les yeux. Promis ? OK.

Il l’entend commander deux sandwiches et des canettes, puis la voit lâcher un billet et repartir en courant vers la voiture sans attendre la monnaie. Elle s’approche de la vitre en jonglant des sourcils, pleine de vie, on va se régaler putain j’crève la dalle mange toi aussi ! Elle dépose un sandwich sur ses genoux sans qu’il réagisse, et entame directement le sien, fais comme tu veux moi j’bouffe ! Alors, on dort où ? C’était pas dans le plan. Quoi, tu vas me laisser ici ? Avec les routiers ? Dans le trou du cul du monde ? Tu peux pas me faire ça ! Dépose moi en ville au moins !? Pas maintenant. Alors on dort où ? Tu fais chier fillette.

Il gare la caisse sur le parking d’un hôtel sans charme planté en retrait de la zone industrielle. Du béton, de la peinture, des prix abordables, des chambres sans âme, le genre de truc qu’aiment les commerciaux, les célibataires, et les queutards. À l’accueil personne ne posera de questions. Un homme de son âge avec une fille si jeune ne soulève jamais de protestation.

Des couples, légitimes ou pas, Kevin en voit défiler toute la semaine, qui louent une chambre pour une heure ou deux, parfois moins, et il s’en branle de savoir qui quoi qu’est-ce. Ce qui se passe derrière les portes, il s’en tamponne tout autant, c’est pas lui qui nettoie les souillures. La bonne est malade depuis deux jours, alors il a juste refait les lits, et ils peuvent rêver pour qu’il s’occupe du nettoyage, vue la paye. Celui qui veut mieux n’a qu’à cracher les billets au lieu de péter plus haut que son cul. Comme ce mec qu’a l’air de débarquer de nulle part et qui scrute chaque recoin depuis qu’il a franchi la porte. Il le voit venir, avec sa petite blonde bien roulée. Faut pas qu’il lui fasse le coup du on peut voir la chambre d’abord. La blonde a l’air sous trip, est plutôt mignonne, mais il l’aurait bien tartée gratos quand elle a failli niquer le comptoir en claquant sa bouteille dessus et en gueulant une chambre pour deux ! Elle a de la chance d’être accompagnée cette pétasse. Il regarde son écran, comme si fallait vérifier qu’il n’y a pas de réservation, en profite pour se rincer l’œil en matant les petits nichons bien fermes de la jolie blonde, se dit qu’il ira peut être coller son oreille à la porte cette nuit, histoire de voir quelle tonalité elle a, puis lui tend le badge de la chambre 23.

À peine entrée, Cindy se jette sur le lit alors que Diego examine la pièce, cherchant d’emblée où il pourra se mettre. Je dormirai par terre. Tu peux dormir avec moi dans le lit, ça me gêne pas. Ça me gêne, moi, dors, je vais revenir. Tu t’en vas ? Une course à faire, dors. Oh, tu t’appelles comment au fait ? Il quitte la chambre sans répondre. En se nichant dans l’oreiller douillet, Cindy peut percevoir les odeurs de transpiration du couple d’avant. L’hôtel n’est pas top, mais ça reste mille fois mieux que chez elle. Elle sait qu’ici elle dormira profondément, qu’elle n’entendra plus le vieux gueuler pour rien, ou tousser comme un damné – pourris en enfer sale enculé -, et que les pleurs ou les silences de Grace sont loin d’elle.

***

Diego approche de la maison, coupe les phares avant de laisser la voiture glisser au point mort jusqu’à ce qu’elle s’arrête. 23 heures. Il a le temps d’observer. Lumières éteintes. Rue calme. Chacun au fond de son pieu. Il se donne 2 heures maxi avant de rejoindre la petite, et s’il s’est gouré, il repassera demain, sur un autre créneau. Il en profite pour vider une canette et entamer le sandwich qu’il a laissé dans la bagnole. La fatigue le rappelle à l’ordre, le casse-dalle lui fait un bien fou. Cette fille. Juste des emmerdes. Il pense à M’ma, endormie dans son fauteuil face à la télé. Personne pour la border. Le voisin est gentil, mais a certainement autre chose à foutre. Pas grave. Il n’en aura pas pour des jours. Elle peut tenir.

Des phares l’éblouissent. Il s’affaisse légèrement sur le siège. La voiture pénètre dans la rue, roule lentement, avant de s’arrêter dans l’allée du garage. Aucun doute. Minuit pile.

***

Kevin remonte le couloir après avoir collé son oreille sur l’une des portes du rez-de-chaussée. Dégoûté. Y avait pas un bruit. Aucune mélodie. Ça le déçoit d’autant plus qu’il sait quel paquet y a à l’intérieur de cette chambre, et il se demande si le gros lard qui l’accompagnait a su faire jouir cette bombe ou s’il s’est endormi comme une merde. Heureusement, y a la caméra, bien planquée dans l’aération. Si le gros l’a bâillonnée pour la baiser, il le verra dans la nuit, quand y aura plus personne et qu’il pourra se lancer l’enregistrement. La meuf avait vraiment un cul à devenir dingue, ça serait du gâchis que de pas y toucher. En arrivant dans le hall, il croise le gars qui s’est pointé avec p’tits-nichons-fermes. Il n’aime pas sa gueule, et lui cracherait bien un gros mollard sur le blase, comme ça, juste pour voir. Bonsoir, je ne vous ai pas vu sortir, tiens ! Tout va bien monsieur? Ce connard a un regard qui lui glace les veines, on dirait qu’il n’a pas dormi depuis 2 jours, ou depuis toujours. Kevin n’insiste pas, le regarde s’éloigner, et ne peut empêcher sa bouche de chuchoter putain elle va prendre la p’tite y a l’air au taquet c’ui-là.

Diego essaye de ne pas faire de bruit et entre le plus discrètement possible dans la petite chambre. Il ne se retient plus quand il voit que Cindy ne dort pas. Elle l’a attendu, t’étais où ? Un moment j’ai cru que tu ne reviendrais pas ! Tout va bien ? Ça va, suis claqué. Viens, viens te coucher ! Elle écarte le drap. Elle est en culotte. Ses petits seins fermes éclairent la pièce. Ça va aller, merci, je vais dormir par terre comme je t’ai dit. J’te plais pas ? Laisse tomber. Tu me trouves moche ? J’te fais pas envie ? Tu veux pas que j’te remercie ? C’est pas affaire de belle ou pas belle, laisse tomber. Il éteint la lumière, s’allonge sur le sol. Il regarde un instant le plafond avant de fermer les yeux. J’t’ai vu, j’ai maté la télé tout à l’heure, les infos, z’ont pas parlé de mon père mais toi j’t’ai vu ! Ça va pas bien au boulot, hein ? Dors. T’es chiant putain. Diego, j’m’appelle Diego. Cindy se retourne. Elle sourit, puis ferme les yeux. Moins d’une minute plus tard, elle est plongée dans le même sommeil que Diego.

***

Diego ouvre les yeux, s’étire, prend une grande inspiration, et se redresse. La petite dort encore. On dirait qu’elle ronronne. Cindy n’a probablement pas dormi comme ça depuis des années. Il étouffe dans cette pièce. L’unique petite fenêtre carrée donne sur une autre fenêtre. Une cellule. Le strict minimum. Des meubles blancs, en kit, bon marché et une moquette à bas coût, usée. Un point d’eau, ridicule, à côté du lit. Un miroir, qui a croisé des sourires, des larmes, des regards satisfaits et d’autres coupables. Une chaise en plastique noir attend devant une planche blanche fixée au mur, dans un coin. Le tout a vocation à donner une impression de confort, mais n’importe quel taulard aurait une impression de déjà vu. Tout juste suffisant pour une passe.

Il sort dans le couloir pour rejoindre les douches. Personne. Peu de gens passent une nuit entière ici. Et peu se lavent après avoir baisé. Les douches sont l’endroit le plus sain de l’hôtel.

L’eau le réveille. Il peut pas commencer une journée sans passer par la douche. Et puis il a dormi dans la voiture la première nuit, et sur une moquette crade la deuxième. Mauvais parcours. Sacrifice à faire.

Il rejoint le hall. Ce n’est plus le même gars aux airs d’ado en rut. Il négocie avec la jeune fille qui le remplace de pouvoir rester la journée entière, lui dit je payerai aussi la nuit à venir mais on ne restera pas on veut juste pouvoir profiter de la chambre dans la journée. La rouquine ne pose pas de questions. Cocher une case et encaisser. Pour le reste elle s’en tape.

De retour dans la chambre, il constate que Cindy a déserté le lit. Il s’y installe, les draps sont encore chauds, il allume la télé et zappe sur iTélé. Toutes les merdes rabâchées quotidiennement défilent, campagne électorale, guerres, viol, corruption, réchauffement climatique, affaire de famille sordide, licenciements…ça parle de son usine, sans s’éterniser, l’enjeu est maintenant réduit à savoir quel politique passera faire un coucou dans le cadre de sa campagne, les gars qui resteront sur le carreau c’est réglé depuis longtemps. Cindy entre et détourne son attention. Petite tenue, cheveux mouillés, pétillante, ça y est tu t’es décidé à venir dans le lit ? J’te rejoins ? Commence pas. Elle saute sur le matelas et s’installe à califourchon sur lui. Il la repousse, en prenant soin de ne pas lui faire mal, mais suffisamment fort pour qu’elle ne puisse pas résister. Ça va j’ai compris vieux grincheux, alors on fait quoi ? On va où ? Nulle part, on reste là jusqu’à ce soir. Dans cette chambre tu veux dire ? Ouais. Bonjour l’ambiance ! Ça va vite foutre le cafard, nan ? T’as regardé par la fenêtre ? On va vite se faire chier…à moins que…À moins que rien, on attend, c’est tout. Comme tu veux chef ! Tu sais quoi, j’vais aller nous chercher à boire pour la journée, j’irai à pied, t’inquiète pas j’ai repéré les lieux, t’en profitera pour te reposer et aller te laver. C’est fait j’ai pas besoin que tu me le dises. Ah ?…Eh bien repose-toi encore un peu, j’m’occupe de tout ! Elle se jette sur ses vêtements qu’elle enfile rapidement. Elle connait son corps et bouge avec aisance. Elle est à des kilomètres de lui. Elle se retourne une dernière fois avant de claquer la porte, t’en vas pas, hein ? J’arrive vite ! Ciao !

Diego se laisse bercer quelques minutes par un télé-achat et s’endort rapidement. Il n’est pas contre un coup de bibine. Il faut se préparer. Être en forme pour le soir. Y a du boulot.

Cindy pose les courses sur la table d’angle en faisant un boucan monstre. Il écarte les paupières, et voit le bordel, se demande comment elle s’est procurée la bouteille de champagne, en plus du whisky, de la bière et de la bouffe. La gamine fait comme si tout était normal. Dégourdie. Mais elle parle sans cesse, remue dans tous les sens, danse, chante. Épuisante. Il la regarde, sort parfois de sa réflexion et de sa bulle, comme réveillé par les rires de la petite blonde.

Elle plane. La bouteille de champagne, quelques pétards et deux bières l’ont défoncée sans prévenir. Diego n’a quasiment rien bu, et il n’a pas touché au pétard. Elle l’a observé tout au long de la journée, elle a réfléchit, croisé les informations. Elle est peut-être arrachée, mais faudrait pas qu’il la prenne pour une conne. Elle part du bout du lit et rampe jusqu’à se retrouver à côté de lui. Sa voix vacille sous l’effet de la défonce, j’sais pourquoi t’es là petit coquin, j’sais pourquoi t’as fait tout ce chemin. Tu sais pas grande chose, fillette. J’suis moins bête que j’en ai l’air tu sais, j’ai bien vu ton regard quand j’t’ai dit que j’t’avais vu à la télé hier, j’suis du coin, j’ai grandi dans cette région, et ici les grands noms on les connaît tous, ton patron, celui qui ferme sa boîte, il est de chez nous, t’es venu t’occuper de lui hein, c’est ça ? Pas tes oignons. Bim ! J’ai visé juste ! T’es venu buter « le vilain patron qui met tout le monde dehors » ! T’es un putain de justicier, c’est ça, hein ? Tu me fais chier, je vais te déposer en ville. Pas question ! Y est trop tard maintenant ! Écoute, c’est une chose que tu veuilles le buter, après tout il se soucie pas de l’avenir des ouvriers qui lui ont fait gagné tant de pognon et tout le blabla merdique, mais c’est toujours comme ça ! Tu changeras rien en le butant ! Te mêle pas de ça. J’suis déjà mêlée Ducon ! T’as buté mon connard de père j’te rappelle ! J’ai dormi ici avec toi ! Et j’sais ce que tu veux faire maintenant ! J’suis déjà mêlée. Fallait pas monter dans ma bagnole, j’ai rien demandé. J’t’en veux pas, j’pourrai même t’aider si tu le demandes, si tu penses que ça te sauvera la vie, j’t’en dois une ! Tu me dois rien du tout. Mais franchement, t’es un tocard, alors quoi, tu viens, tu le regardes, tu lui sors une réplique de cow-boy avant de lui mettre une balle dans la tête ? Et après ? Tu te caches ? Tu fuis ? Et l’argent, t’y as pensé ? Comment tu fais pour vivre ? IL NOUS BALANCE COMME DES MERDES, PUTAIN !

Diego a changé d’expression. Elle retrouve celui qu’elle a vu soulever la caisse enregistreuse, ce regard qui l’a faite frissonner avant qu’il la balance derrière le comptoir. Elle s’approche lentement de lui, espérant que le calme qu’elle dégage envahira son esprit. Tu gagneras rien à faire ça…rien… alors que…suivons ton plan. OK….OK…J’suis sûre que t’es allé voir hier soir, c’est ça ? Tu sais où, quand et comment le choper, alors faisons-le !…Mais le bute pas…on peut lui tirer un max de pognon, on lui fout une trouille mortelle, on l’emmène…dans une forêt par exemple ! Tu le menaces avec ton flingue et tes grands yeux, tu te soulages avec ta réplique à la con et…on revient en arrière, comme si on lui faisait une fleur…contre du pognon, un max de pognon, et après…on se casse, on quitte le pays…ça c’est un vrai plan ! Qu’est-ce que t’en dis ?

Il a écouté. Attentivement. Elle apaise sa colère.

***

Ils sont garés devant la maison. Diego écoute le crépitement du pétard que Cindy fume, et mate ses pieds nus sur le tableau de bord. La voiture qu’ils viennent de voler est confortable. La sienne est sur le parking du loueur, puis ils ont laissé la voiture de location à mi-chemin, histoire de brouiller le kilométrage, avant de piquer la Ford. Le plan de Cindy. On dirait qu’elle a fait ça toute sa vie. Elle affiche une déconcertante décontraction. Lui, est cramponné au volant, et tout l’alcool qu’il a sifflé ne change rien. Il est nerveux. Prêt à bondir. Il ne sait pas si c’est la peur ou l’excitation qui le fige. La berline a remonté la pente du garage depuis presque une heure, mais il est resté scotché. T’attends quoi ? Lâche-moi, fillette. On y est, t’as fait tout ce chemin, il est chez lui depuis une heure, il s’y attend pas, alors vas-y ! Ferme-la. Comme tu veux.

Elle prend une grosse bouffée, et envoie la fumée dans sa direction, comme pour le défier. Il sort aussitôt, d’un pas décidé, se dirige vers la porte de la maison. Elle l’a déclenché. Sa tête bouge dans tous les sens afin de s’assurer qu’aucun voisin ne mate pendant qu’il remonte l’allée. Il sonne, se tourne vers Cindy qui l’observe depuis la voiture en picolant.

Il trépigne sur le perron. Secondes interminables. Une lumière s’allume. La porte s’ouvre. Diego enfonce son front dans celui de l’homme en peignoir qui s’écroule aussitôt. Il le charge sur l’épaule. Le gaillard n’est pas bien lourd. Il le voyait plus grand. Effet télé. Il ne l’avait jamais croisé, en vrai.

Cindy sort quand il n’est plus qu’à quelques mètres de la Ford, et ouvre la portière arrière. Elle fredonne. Il largue le paquet, le pousse vers le fond et elle s’installe directement sur la banquette, flingue en main. Diego hésite un instant. C’est pas plus mal, ça lui évitera d’avoir à se retourner. Prendre Cindy avec lui était peut-être une bonne idée.

Vingt minutes que le gars est dans les vapes. Cindy a pris son pouls, puis a hurlé il respire encore t’inquiète ! La route qui traverse la forêt semble interminable et la nuit recouvre tout. Si personne n’a eu l’idée de venir baiser contre un arbre, ils seront tranquilles. Diego entend le mec grommeler et se réveiller doucement. Cindy attend qu’il ouvre complètement les yeux, elle rit.

Patrick se frotte le front. Ses doigts effleurent la bosse et glissent sur le sang. Il se souvient. Il ouvre grand les yeux et bloque sa respiration quand il voit la fille qui pointe un revolver à moins de dix centimètres de son visage. Qu’est-ce que…qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que vous voulez ? Tiens, voilà qu’il se réveille le gros con ! Il a fait un gros dodo ?

Diego observe la scène dans son rétroviseur, presque mal à l’aise de voir Cindy aussi détendue. Son patron a eu un réflexe de recul face à l’arme, mas il s’est ravisé, certainement la trouille d’en prendre une entre les deux yeux. Il a avalé sa salive, puis a porté à nouveau la main sur le front, qu’est-ce que vous faites qui êtes-vous qu’est-ce que vous me voulez ? Écoute mon grand on va faire court, efficace, peu importe qui on est, on veut du fric, Ton fric, alors tu vas juste te contenter de bien fermer ta gueule pour l’instant et de rester sage. Mais vous sortez d’où pourquoi moi ? TA GUEULE. Diego tranche, la voix du mec l’irrite encore plus qu’à la télé.

Patrick tente de se relever pour apercevoir le visage du conducteur, mais la blondinette le somme du bout du flingue de se rallonger et il comprend dans son regard qu’elle ne plaisante pas, n’énerve pas le monsieur, il paraît que t’as pas été très gentil ces derniers temps. Qu…qu..Quoi ? C’est…vous voulez dire que…ah ! Ah ! Ah !

Cindy regarde le vieux qui rit nerveusement, en caleçon sous son peignoir, avec sa touffe de poils gris dégueulasse qui recouvre son torse et se répand jusqu’aux épaules, prisonnier par la peur, perdu dans une voiture avec deux inconnus, un flingue pointé vers sa gueule. Il a juste l’air d’un gros con, c’est de la bonne herbe qu’elle a pécho, elle ne regrette rien. Alors vous êtes quoi ? Des justiciers ? C’est parce qu’on ferme l’usine, hein c’est ça ? Voilà qu’il chiale maintenant, il a encore l’air plus con et pathétique, ça sera bien plus facile que prévu. Mais qu’est-ce que vous y connaissez au business, vous ? Alors quoi, vous croyez que vous allez débarquer avec une arme et repartir avec du pognon, comme ça, en claquant des doigts ? J’suis en peignoir, j’ai juste un caleçon, il est où le pognon ? Dans mon cul ? Cindy lui met un coup de crosse sur l’arcade. Il est légèrement sonné. Elle n’a pas frappé fort. Il se redresse légèrement, en grimaçant, on n’avait pas le choix putain…la concurrence, nom de Dieu ça vous parle ??? Ici on paye des branleurs dix fois plus cher qu’un chinetoque qui produit deux fois plus ! C’est ça la réalité ! Faut redescendre ! Eux ils bossent sans faire grève tous les mois sans jamais rien réclamer sans jamais vous faire passer pour la dernière des ordures, on n’avait pas le choix !

Diego freine net, prend une grande inspiration en fermant les yeux, descend de la voiture, ouvre la portière et sort le patron en l’étranglant avec le bras. Le vieux se débat comme un pantin, mais Cindy qui les suit pendant qu’ils s’enfoncent dans les bois lui rappelle en le braquant qu’il ne faut pas qu’il tente trop de choses, alors l’enfoiré se calme et suit le mouvement, jusqu’à ce qu’il décide de le jeter au pied d’un arbre. À genoux ! À genoux j’ai dit ! coup de pied dans les côtes, violent.

Patrick comprend que le situation est grave et n’arrive pas à retenir les larmes et la morve qui recouvrent ses lèvres alors que la blonde pointe à nouveau l’arme sur sa tempe. Son sphincter se détend. T’as un coffre, du liquide sous un matelas ? Non non non j’jure que non j’garde rien à la maison ! OK, donc tu sers à rien vieux con. Clic ! Cette petite salope a appuyé sur la gachette, il sent le vomi envahir son gosier, elle est prête à le buter, l’arme s’est peut-être enrayée. La roulette russe tu connais ? Un classique, ça marche vraiment, hein, tu fais moins le malin on dirait ? Clic ! Impossible de savoir si elle bluffe, il ne contrôle plus rien, pour la première fois de sa vie, et sent la chaleur de sa merde qui s’étale sur son cul. Ça va ça va arrêtez ! J’ai un peu d’argent à la maison ! Pas grand chose, mais j’pourrais vous faire un chèque aussi, j’vous le promets ! Pas le temps d’esquiver le poing qu’il reçoit, il sent une dent qui a bougé, sans tomber. Un chèque ? T’as osé dire un chèque ? Tu nous prends POUR DES CONS ? Clic ! Le sang dans sa bouche, la morve qui se mélange, envie de vomir. Arrêteeeez j’vous en supplie! Le coffre…le coffre oui…j’ai un coffre…au sous-sol, j’pourrais vous donner de l’argent, beaucoup d’argent. Tu donnes rien, on se servira seuls, balance le code. Non ! J’viens avec vous ! Clic ! Stop ! Pitié ! J’veux qu’ça s’arrête…me tuez pas…vous n’allez pas me tuer, hein ? Promettez-moi ! Prometteeeeez ! Et j’vous donne le code ! J’dirai rien à personne, j’le jure, croyez-moi…Elle se redresse, elle a l’air bien plus grande qu’il ne l’avait d’abord cru, visage poupin, terrifiant, c’est bon on te croit. Merci….merci…alors voilà, le code, c’est …543 242…vous avez tout là, alors maintenant partez j’vous en supplie partez…

Le vieux patron s’effondre en pleurant. Il sent la merde fraîche. Cindy s’approche et tapote sur le crâne du vieux avec le flingue, eh..eh, le vieux…elle le regarde redresser la tête et essayer de l’apercevoir à travers l’écran de larmes, eh ducon…il était pas chargé…Clic ! Ah ! Ah ! Ah !…et maintenant…ben maintenant tu pues la merde ! BIM !

Le coup résonne comme le tonnerre dans toute la forêt. Cindy est envahie par l’odeur de poudre, de chaire et de merde. À travers le crâne ouvert du vieux, elle devine le sol, la terre humide qui se réchauffe du sang de l’autre. Elle tremble, lâche le flingue, se tourne vers Diego, titube, t’avais dit qu’il était pas chargé !!! Connard !!! Espèce d’enculé !!! J’viens de le buter ! On fait quoi maintenant ! T’avais dit qu’il était pas chargé ! Ses jambes la lâchent et sans qu’elle le sente venir elle s’agenouille juste à côté du corps encore chaud et puant, s’effondre en pleurs, se met à hurler, frappe de toutes ses forces la poitrine du cadavre encore mou.

Diego recule de quelques pas. Les cris de la fillette se perdent dans la profondeur de la nuit. Aucune chance d’être entendus. Il se retourne, et s’enfonce dans les bois.

SCOLTI, Octobre 2012

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