L’étreinte

J’pue. Se taper une trace de moi c’est finir en gerbe dans le caniveau. J’pue l’ennui.

J’y suis. M’emmerder. Laisser couler les minutes, les heures, les jours, en espérant avoir quelque chose à faire. Avoir ENFIN quelque chose à faire, putain. Du genre conséquent. Que l’Histoire n’oubliera pas. Offrir à mon nom une résonance éternelle. Faire avancer l’humanité. Ou ma ville. Mon quartier. Ma rue. Chez moi. Juste faire un truc dont se souviendraient les chats des voisins au moins. Pas du j’m’occupe pour m’occuper.

Parfois, j’me dis que ça finira par me tomber sur la gueule. Intime conviction. Gratos. Suffirait d’une révélation ou d’un coup du sort pour m’arracher au quotidien et au manque d’envie. Juste gagner, pour une fois, comme au poker. Ne pas tout miser sur les probas et la stratégie, laisser la part de chance opérer, et la saisir. Mais en vérité, c’est perdu d’avance, et cette intuition n’est qu’un mécanisme de défense pour nier l’évidence. T’annonces tapis, mais t’as rien dans les mains. La vie te regarde. Rictus. Elle y croit pas un instant. Tu bluffes, elle le sait. Alors elle suit, sûre d’elle. Elle sait qu’elle va te baiser jusqu’à la moelle et que tu vas rentrer chez toi en te prenant les pattes dans ce froc que t’as déjà baissé jusqu’aux chevilles.

J’tourne en rond. Comme cette nuit. Une de plus à me demander à quoi dormir peut servir. Une de plus à essayer de saisir ce moment où j’suis censé lâcher prise et me laisser emporter, à guetter l’instant où mon corps ne m’appartiendra plus, où j’cesserai de voir mon propre sang couler dans mes veines, où j’oublierai que mes ongles poussent, que l’air fait son chemin et nourrit mes cellules, et à force de m’épuiser à surveiller ce bordel, j’fais qu’entretenir l’éveil. J’avais pourtant bu quelques verres et gobé quelques cachets, fumé clope sur clope jusqu’à laisser flotter au-dessus du canapé un nuage épais qui me servirait de couverture quand j’finirais par tomber d’épuisement. J’dors dans le canapé, ouais, pénible d’être pénible pour Elle. Et j’ai fini par m’endormir, à la ramasse, quand la nature m’a mis une droite pour me rappeler à l’ordre. Ça a duré quelques heures. Courtes. Entrecoupées. Quota suffisant pour rêver. Mes enfants n’ont pas de bras. Juste des troncs posés sur des guibolles avec une canopée de sourires. Pour les amuser et leur faire oublier ce malheur j’leur propose d’aller faire la course dans une déchetterie, mais j’ai pas de jambes, et peu de force dans les bras, alors les gens se foutent de moi et sourient comme des lunes, mais ils ont pas de dents. Rêve à la con.

J’fais semblant de continuer à vivre, tout en m’obstinant à nier que la vie est merdique. À quoi a servi cette putain de journée, Tom ? Dis moi, à quoi a servi ta putain de journée ? Je préférerais être assez con pour jamais me poser cette question, mais l’ennui ne m’abrutit toujours pas suffisamment. Aujourd’hui, j’ai vidé le lave-vaisselle, j’ai grignoté, j’ai repeint un mur de la cuisine, j’ai fumé, dans le jardin, pour dire de prendre l’air, j’ai bu une dizaine de cafés, j’ai maté un épisode de Game Of Thrones, j’me suis branlé, j’ai cuisiné, j’suis passé sous la douche, j’ai chié deux fois.

La clope arrive droit dans ma bouche par le cul. J’essaye de donner au geste une touche sensuelle, mais j’sens encore le Comté 18 mois d’affinage. Autre came. Grignoter. Ça fait des mois que j’ponds rien. Rien qui permettrait d’avoir une pub sur un bus ou une invitation à La Grande Librairie. J’ai bien quelques poèmes et quelques nouvelles qui traînent dans l’ordi. Mais la poésie fait chier les gens et les nouvelles font face à la concurrence de Netflix.

J’dois bien admettre que j’attends. J’attends mon heure. Ce sera mon tour, un jour. C’est qu’une question de temps. Et cette attente trouve son écrin dans le canapé. Ça joue ce soir. Quart de finale France-Espagne. L’occasion d’y aller de son pronostic, de refaire l’équipe, le match et le monde, de croiser les quelques potes qui restent, ceux qui n’attendent rien d’autre qu’être là. Bob a dit qu’il passerait. Rien de gagné. Faudrait que j’lui confirme que j’ai de la bière si j’veux qu’il vienne.

Pour tuer le temps j’tapote ces mots sur mon clavier. Mais la vérité, c’est que plus j’fais d’efforts pour ne pas y penser, plus ça m’envahit. Le serpent qui se mord la queue.

Faut que j’fasse quoi ? Pendre les gosses histoire d’avoir un peu de calme et chier un chef-d’œuvre ? Trop compliqué. D’abord ça gueule à vous crever les tympans quand ça agonise, ensuite faut se débarrasser des corps sans qu’une voisine cachée derrière son rideau trouve ça louche, puis un jour un promoteur finit par aller foutre sa pelleteuse pile là où on croyait être peinard et tombe sur des sacs poubelles en vrac. Et là faut s’expliquer. Voilà le bordel. Justifier son geste devant les flics, passer à la télé, éplucher les lettres de menace de mort. J’ai pas le temps pour ces conneries, alors j’les laisse regarder les leurs sur leur écran. On verra plus tard pour leur éducation. On m’a éduqué, moi ?

Va falloir couper les oignons et quelques rondelles de malossol pour les burgers. Quitte à grossir en ne foutant rien, autant pousser le concept jusqu’au bout et copier les maîtres. Les ricains rougissent pas de leur gastronomie, ils bouffent, et font pas chier. Et faut les nourrir les gosses, y a pas vraiment le choix, alors j’m’y colle.

J’pense à l’ennui qui me ronge, aux minutes qui s’égrainent sans aucune éclaboussure de sens, et j’espère juste qu’Elle me prenne dans ses bras. Une étreinte à couper le souffle. Le reste n’est qu’un tas de merde. J’m’occupe, j’laisse filer le temps, j’le regarde dans les yeux en lui criant que j’l’emmerde, mais c’est juste de la provoc’ gratuite. Ne pas voir que cette étreinte tarde à venir, et faire semblant d’oublier que ça n’arrivera pas.

SCOLTI, Octobre 2012

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